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RDC-Ebola : des millions promis, des agents impayés et des listes de paie gonflées (Enquête)

Les personnels soignants d'Ebola à Bunia

Une enquête de trois mois montre que la riposte contre Ebola a été interrompue à répétition par des grèves pour impayés, de l'Ituri au Nord-Kivu, pendant que les promesses des bailleurs dépassaient 2 milliards de dollars. Le ministre de la Santé reconnaît qu'environ un cinquième des effectifs inscrits sur les listes de paie étaient fictifs.

Le lundi 6 juillet 2026, des pneus brûlaient devant l'entrée de l'hôpital général de Rwampara, en Ituri. Autour, des agents de la riposte contre Ebola refusaient de reprendre le travail. Ils assuraient la surveillance, les investigations, l'hygiène, la prise en charge des malades et la prévention. Ils disaient ne pas avoir été payés depuis des semaines.

« Nous sommes en première ligne depuis le début de cette épidémie. Nous risquons notre vie chaque jour pour protéger la population, mais nous travaillons sans être payés », déclarait ce jour-là à Actualite.cd un représentant des grévistes. « Tant que notre situation ne sera pas régularisée, il sera difficile d'assurer normalement les activités de la riposte. »

Une semaine plus tard, le 13 juillet, le rapport de situation de la riposte constatait que les enterrements étaient paralysés à Rwampara, faute de paiement. Ces enterrements dits dignes et sécurisés servent à limiter les contaminations autour des corps des victimes. Le même jour, le président Félix Tshisekedi désignait un nouveau manager terrain de la riposte.

Deux mois et demi plus tard, les arrêts de travail s'étaient étendus à trois provinces. L'analyse de 65 rapports de situation de la riposte, croisée avec 43 entretiens et les reportages de notre équipe, montre que des grèves ou des arrêts pour impayés ont touché au moins six catégories de personnel. Elles vont des équipes d'enterrement aux relais communautaires, en passant par les décontaminateurs et les agents des points de contrôle sanitaire. Dix-sept points de contrôle ont été nommément signalés en grève.

Le ministre de la Santé, Roger Kamba, reconnaît lui-même l'ampleur du problème. Lorsque les paiements ont été versés en main propre, à partir de fin juillet, environ 20 % des effectifs inscrits sur les listes se sont révélés fictifs, a-t-il déclaré le 1er octobre. Selon lui, sur 83 ONG présentes sur le terrain, 25 seulement ont justifié l'usage de leurs fonds. Des enquêtes administratives sont en cours. Aucune sanction n'a été prononcée.

Ces défaillances touchent les gestes qui contiennent une épidémie : enterrer les morts sans risque, décontaminer les lieux, contrôler les déplacements, transmettre les données. Pendant ce temps, les promesses de financement n'ont cessé de grossir. Fin septembre, elles dépassaient 2 milliards de dollars selon le département d'État américain, et atteignaient environ 2,9 milliards selon Africa CDC, l'agence de santé publique de l'Union africaine.

Sollicitées par notre équipe, les ONG ont toutes demandé l'anonymat. Plusieurs ont promis de s'exprimer ultérieurement. D'autres ont répondu que leur priorité restait la riposte. Le 1er octobre, aucune ONG ne s'est présentée à la restitution des résultats du CdC-RN, à laquelle elles avaient été invitées, selon l'organisation. Certaines se sont excusées par courriel.

De Rwampara à Beni, trois mois de grèves

Le 8 juillet, deux jours après le début de la grève, le ministre de la Santé arrivait à Bunia. Les équipes d'enterrement dénonçaient alors des primes impayées depuis plus d'un mois, et des menaces de grève étaient signalées dans plusieurs structures sanitaires. Lors de son passage à Bunia en juillet, rapportait Actualite.cd le 23 septembre, le ministre avait affirmé que les retards de paiement n'étaient pas dus à un manque de fonds. Il avait dénoncé un « Ebola business » et des manipulations sur les listes de paie, et annoncé une harmonisation des primes.

Les rapports de situation des 17, 19 et 25 juillet, puis du 3 août, évoquent encore la grève de Bunia et Rwampara. Ils annoncent une reprise après l'intervention du gouverneur militaire de l'Ituri. Aucun document consulté ne confirme la date à laquelle le travail a effectivement repris.

En août, le mouvement gagne d'autres fonctions. Le 15 août, une grève de décontaminateurs est signalée en Ituri. Le même jour, dans la province voisine du Haut-Uélé, six points de contrôle sanitaire cessent de transmettre leurs données en raison d'une grève. Cinq sont nommés quelques jours plus tard : Dusu, Apodo, Aungba, PK6 Niangara et Gossamu.

Fin août, la grève atteint les points de contrôle de l'Ituri. Dans la semaine du 7 septembre, sur l'axe Iga-Barrière-Nizi, dans le territoire de Djugu, des agents quittent leurs postes pour protester contre leurs conditions salariales. Des dispositifs de lavage des mains restent sans surveillance sur cet axe très fréquenté. « Nous appelons les agents au calme et surtout à reprendre le service. Leurs revendications ont déjà été transmises au gouvernement », déclare le 11 septembre Madeleine Uyera, superviseure provinciale des points de contrôle.

Entre le 31 août et le 12 septembre, les rapports de situation recensent douze points de contrôle en grève en Ituri. L'un d'eux, Nzebi, figure dans chacun des huit rapports qui dressent cette liste. Le 23 septembre, six points de contrôle de Nia-Nia ne fonctionnent plus, faute de paiement.

Le 21 septembre, la grève s'étend au Nord-Kivu. À Beni, des équipes de communication et d'engagement communautaire, des équipes psychosociales et des relais communautaires cessent le travail. Ils réclament trois à quatre mois de primes. Des barricades sont dressées devant le bureau de la zone de santé, et un feu est allumé devant celui de la coordination zonale de la riposte. La police intervient pour l'éteindre. Le même jour, un rapport de situation note que les acteurs de la communication sur les risques et de l'engagement communautaire du Nord-Kivu ne sont plus payés depuis plus de quatre mois.

« Ça fait quatre mois sans être payé, pourtant le gouvernement, à travers le ministère de la Santé, dit avoir déjà décaissé tous les moyens pour combattre Ebola au Nord-Kivu », dénonce auprès d'Actualite.cd Nick Junior Vusindi, agent de la commission de communication de la riposte à Beni.

Vingt dollars par mois

Pourquoi tant d'agents ne sont-ils pas payés, alors que l'argent ne manque pas ? Pour le ministre de la Santé, la réponse tient d'abord au nombre de payeurs.

Chaque partenaire de la riposte appliquait son propre barème, explique-t-il, jusque dans les centres de traitement, entre Mongbwalu et Bunia par exemple. Des relais communautaires, chargés d'aller chercher les malades dans les quartiers, étaient payés de 20 à 60 dollars par mois selon l'ONG qui les employait. Le ministre dit avoir imposé un minimum de 150 dollars, contre l'avis des partenaires, qui ne voulaient pas dépasser 60 dollars. Aucune infirmière ne devrait désormais toucher moins de 500 dollars, et le médecin le moins bien payé environ 1 100 dollars, primes comprises.

Selon lui, des agents recrutés par des ONG à 20 ou 40 dollars étaient renvoyés vers le gouvernement pour réclamer leur dû. Les grèves étaient alors imputées à l'État. Les partenaires, accuse-t-il, essaient « de ne pas donner l'information sur l'argent reçu, sur les dépenses, même sur la liste des gens » qu'ils paient. Les rapports de situation ne disent pas qui devait payer les équipes en grève. La version du ministre est celle d'une partie directement concernée.

À ce stade, aucune des ONG sollicitées n'a répondu sur le fond à ces accusations.

Une étude publiée le 1er octobre par le Cadre de concertation sur les ressources naturelles (CdC-RN), une organisation de la société civile de l'Ituri, mesure un autre écart. Menée séparément de notre enquête, auprès de 53 personnes impliquées dans la riposte (personnel de santé, agents de riposte, survivants, leaders communautaires, autorités locales) à Bunia, Rwampara et Mongbwalu, elle relève un écart entre les primes promises et les primes versées : 553 dollars convenus en moyenne, 368 effectivement reçus, selon les déclarations des répondants. À Bunia, où aucun retard de paiement n'est signalé, l'écart atteint 223 dollars.

Interrogé sur cet écart, le ministre écarte tout arbitrage au niveau des hôpitaux. Il évoque l'intégration à la riposte de structures privées ou confessionnelles qui gardent leurs propres habitudes de paiement, et des personnes extérieures à la riposte qui réclament d'être payées.

Des noms sans visages

C'est en voulant payer chacun en main propre que le ministère dit avoir découvert l'ampleur de la fraude.

Le 13 juillet, le président de la République a désigné le professeur Steve Ahuka-Mundeke, virologue et chef du département de virologie de l'Institut national de recherche biomédicale, comme manager terrain de la riposte, selon l'Institut de recherche pour le développement. Selon le ministre, c'est lui qui paie désormais les agents. À partir de fin juillet et début août, chaque bénéficiaire a dû se présenter en personne pour être payé. Environ 20 % des effectifs déclarés étaient fictifs, affirme le ministre.

« Le vrai problème que nous avons là-bas, c'est le listing », dit-il. Il décrit des listes qui passent de vingt à deux cents noms d'un jour à l'autre. Dans un hôpital qui déclarait environ 200 agents, l'équipe d'identification envoyée sur place n'en a trouvé qu'une soixantaine en deux jours. Ailleurs, le nom inscrit comme celui d'un médecin ne correspondait pas à la personne présente, ou la personne n'était pas médecin.

Ces listes, précise le ministre, étaient transmises par des responsables du système de santé. La fraude qu'il décrit ne vient donc pas seulement des partenaires. Le ministère a lancé une identification biométrique, avec remise d'une carte à chaque agent. Il croise désormais les listes avec celles de ses ressources humaines et de l'Ordre des médecins. Le ministre n'a pas pu donner le nombre de cartes distribuées. Sollicité, le professeur Ahuka-Mundeke n'a pas pu être joint pour confirmer ces chiffres.

Dieudonné Kasonia, secrétaire permanent du CdC-RN, dit avoir relevé du personnel fictif dans les trois zones de santé couvertes par son étude, Bunia, Rwampara et Mongbwalu. Il décrit aussi des recrutements supérieurs aux besoins : quand dix agents étaient demandés, quinze ou vingt étaient recrutés.

Plusieurs des personnes interrogées par notre équipe décrivent elles aussi des effectifs déclarés impossibles à vérifier.

Où va l'argent

En mai, l'OMS et Africa CDC demandaient 314,97 millions de dollars pour combattre cette épidémie. En juillet, selon le CdC-RN, qui cite le plan de réponse de l'OMS, ce plan s'élevait à 518 millions de dollars pour juin à novembre, et 35 % seulement des promesses avaient été effectivement décaissées à la mi-juin. Fin septembre, les promesses dépassaient 2 milliards de dollars, ou atteignaient environ 2,9 milliards, selon la source. Même à ce niveau, les chiffres divergent : Africa CDC attribue 127 millions de dollars à l'Allemagne, Washington 30,7 millions.

Plus bas dans la chaîne, le ministre évoque « le fameux milliard » déjà mobilisé. Il dit avoir demandé aux ONG de justifier leurs dépenses sur le terrain, et non au niveau de leur siège. Au 30 septembre, 25 d'entre elles l'avaient fait, selon lui. Ensemble, elles reconnaissent avoir reçu environ 250 millions de dollars, en justifient un peu plus de 150 millions et déclarent en détenir encore 92 millions. Pour les 58 autres, en majorité internationales selon le ministre, le dossier a été transmis à la Première ministre, avec une alternative : justifier, ou quitter le territoire.

Ces montants ne peuvent pas être soustraits les uns des autres. Les promesses couvrent aussi l'Ouganda, la recherche, les vaccins et de l'aide en nature. Une promesse n'est pas un décaissement, et les 92 millions sont déclarés comme non dépensés. Mais aucun document consulté ne permet de suivre l'argent des promesses de New York jusqu'aux primes impayées de Beni.

Une partie de ce chemin échappe à l'État, selon le ministre. Les frais de gestion sont fixés entre les bailleurs et les organisations qui reçoivent les fonds, et peuvent se cumuler d'un intermédiaire à l'autre. « Nous n'avons pas le droit d'auditer », dit-il.

Le gouvernement n'est pas seul à réclamer des comptes. Le 24 septembre, le directeur général d'Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, a appelé à suivre chaque dollar, de la promesse au décaissement puis jusqu'aux services rendus aux communautés.

Le rapport du CdC-RN fait par ailleurs état de 45 000 dollars non justifiés par la coordination de la riposte, en citant un rapport de l'inspection provinciale de la santé qu'il ne publie pas. Selon Dieudonné Kasonia, ce constat a été présenté oralement lors d'une réunion en août, sans qu'aucun document ne soit remis. Le rapport ne nomme aucun responsable, et ce montant n'a pas pu être vérifié par notre équipe.

Les ONG sollicitées n'ont pas encore apporté de réponse sur la justification de leurs fonds.

Déplacé, pas sanctionné

Dans le rapport du CdC-RN, la pratique la plus citée est la présence de travailleurs fantômes sur les listes de paie : 25 répondants sur 53 la signalent. Viennent ensuite le favoritisme dans les recrutements (15 répondants), le détournement de médicaments (11) et la surfacturation (3). Des personnes interrogées par notre équipe rapportent les mêmes soupçons. Ces déclarations ne mesurent pas l'ampleur réelle des pratiques.

Interrogé sur les soupçons de surfacturation et de détournement de médicaments qui pèseraient sur le chef de la Division provinciale de la santé de l'Ituri, le ministre répond que « c'est pour ça » qu'il l'a déplacé. Il précise que les enquêtes de l'Inspection générale de la santé sont en cours, et qu'elles ne permettent pas encore de se prononcer.

Le 25 septembre à Bunia, le Dr Lola Loway Marcel, à la tête de la division depuis avril 2024, a remis le sceau de la division à son successeur, le Dr Kalume Albati Alex. Il prend la direction de la Division provinciale de la santé du Bas-Uélé. Publiquement, ce départ a été présenté comme la poursuite d'un parcours professionnel.

Le ministre a confirmé à notre équipe que le responsable qu'il a déplacé est bien le Dr Lola Loway Marcel.

Sollicité par notre équipe, le Dr Lola Loway Marcel n'avait pas réagi au moment de la publication.

Aucune conclusion d'enquête n'a été rendue publique, et aucune poursuite n'est connue. Les soupçons rapportés ne valent pas établissement des faits. L'Inspection générale des finances doit être saisie dans une « prochaine étape », selon le ministre. Parmi les répondants du CdC-RN, 86,8 % déclarent qu'aucune sanction n'a été appliquée.

Ce qui restera

Le 23 mai à Kampala, le ministre de la Santé posait déjà la question de ce qui reste des financements une fois une épidémie terminée. L'épidémie de 2018-2020 avait coûté selon lui 1,2 milliard de dollars. « Le système est resté toujours fragile. Même pas un laboratoire construit », avait-il dit.

Le 25 septembre, en prenant ses fonctions à Bunia, le nouveau chef de la Division provinciale de la santé de l'Ituri a demandé aux partenaires de préparer dès maintenant l'après-épidémie, pour « restaurer les services essentiels, renforcer la capacité locale et garantir la continuité des soins ».

À Beni, quatre jours plus tôt, les agents de la riposte avaient allumé un feu devant le bureau de leur coordination. Ils attendaient toujours leurs primes.

Les données de l'enquête (cartographie des grèves, typologie des problèmes, chaîne de l'argent, mesures de contrôle) et la méthode complète sont publiées dans un article distinct : « Riposte contre Ebola : les données de l'enquête ». Une partie des témoignages cités a d'abord été publiée par Actualite.cd au fil de l'enquête.