Désigné président du Front pour la refondation de la Nation (FRN), qui succède à l'AFC/M23, Joseph Kabila s'attire une condamnation sans appel de Raphaël Katebe Katoto. La personnalité katangaise y voit « une très grande trahison », défend la voie référendaire de Félix Tshisekedi et appelle l'ancien président à déposer les armes.
Réunis à Goma les 10 et 11 octobre, les signataires d'une déclaration politique ont créé le Front pour la refondation de la Nation, un mouvement politico-militaire qui met fin à l'existence de l'Alliance Fleuve Congo et en reprend le flambeau. Ils en ont confié la présidence à Joseph Kabila, qui venait d'adresser à la Nation un message intitulé « Le pays est en péril : ne pas agir, c'est être complice ». Invoquant l'article 64 de la Constitution, le FRN dit vouloir mettre fin à la « tyrannie » par tous les moyens, y compris la force.
Quelques semaines après avoir remis à Félix Tshisekedi les doléances du Grand Katanga, Raphaël Katebe Katoto réagit. Rejet de l'option armée, Katanga, Dialogue national, Constitution, messages aux deux hommes : il a répondu aux questions de Stanis Bujakera Tshiamala.
Joseph Kabila prend la tête du Front pour la refondation de la Nation, mouvement politico-militaire qui succède à l'AFC/M23. Quelle est votre première lecture ?
"Je suis vraiment complètement effondré. Je me demande : celui qui a maudit notre pays, quand reviendra-t-il pour nous faire ressusciter ? C'est une véritable malédiction de se retrouver de nouveau dans de telles situations, après tant de morts et tant de rébellions. Je ne comprends plus rien. Si nous voulons marcher dans l'intérêt de la nation, nous n'allons pas prendre l'option d'aller tuer la population. Il y a déjà eu assez de morts. Mon grand étonnement porte sur le bâton magique utilisé par le président honoraire pour prendre la tête de deux mouvements rebelles, malgré leur passif, jugé très accablant par différents rapports des Nations unies et par certains membres de la communauté internationale. Et cela sans bien peser les conséquences telles que les perçoit la population congolaise, pas seulement dans les zones occupées à la suite de l'agression rwandaise, mais sur toute l'étendue du territoire national. J'appelle la population congolaise, en soutien à la population meurtrie de l'Est, à opposer une fin de non-recevoir à toute activité de l'AFC/M23, rebaptisée."
Un ancien chef de l'État qui s'allie à une rébellion armée : est-ce, selon vous, un acte de résistance ou une trahison ?
"C'est une très grande trahison. Si nous aimons notre pays, notre peuple, notre nation, nous devons tout faire pour qu'il y ait la paix. C'est sur la base de cette paix que nous pouvons progresser et répondre aux attentes de la population. Je l'ai dit à Lubumbashi, je l'ai répété à Kinshasa : nous devons privilégier l'intérêt collectif. Là, à mon avis, c'est l'intérêt personnel. L'un veut redevenir président, l'autre veut autre chose. Mais je me pose la question : pendant des années, ils ont eu ce pouvoir. Qu'ont-ils oublié de faire pour revenir aujourd'hui en semant des morts et des morts sur leur parcours ? Ces morts sont des citoyens congolais. On ne va pas continuer à sacrifier des vies humaines congolaises pour un poste. C'est très, très grave."
Votre majorité est accusée de vouloir se maintenir au pouvoir en manœuvrant sur la Constitution, ce qui justifierait, selon les critiques, l'action de Kabila. Quelle est votre réaction ?
"Ma réaction est simple et réaliste, je l'ai déjà dite il y a deux ou trois semaines. Si le peuple, souverain et propriétaire de la Constitution, estime qu'il faut modifier certains passages, il a le droit de le faire. Si cette Constitution ne répond plus à la réalité, c'est tout à fait normal. Une Constitution n'est pas une condamnation à mort. Dans combien de pays change-t-on ou modifie-t-on la Constitution ? Ce n'est pas seulement au Congo. Pourquoi cela devient-il un drame quand c'est chez nous ? C'est pourquoi le président a choisi la voie du référendum : pour demander au peuple, qui seul a plein pouvoir, de décider."
Le FRN invoque justement l'article 64 de la Constitution pour justifier le recours à la force...
"Il n'y a aucune justification valable. Si on aime son pays et son peuple, on ne sacrifie pas des vies humaines. Le peuple doit rester vigilant et ne pas se laisser tromper par ces beaux discours, car à la fin, il n'en tirera aucun bénéfice. Ce sont eux qui veulent en tirer profit, au détriment du peuple. Pourquoi aller chercher d'autres solutions ? Nous avons à la tête du pays une personne qui fait tout pour rétablir la stabilité sur les plans économique et social et répondre aux besoins quotidiens du peuple. Changer quoi, pour faire quoi ? La chance a été donnée à tout ce monde-là, et on a vu ce qu'on a vu. La situation que nous vivons aujourd'hui, nous la devons aux mêmes personnes."
Joseph Kabila dénonce une « tyrannie » et un pays « en péril ». Partagez-vous ce diagnostic ?
"Pas du tout. Avant de dénoncer quoi que ce soit, il faut d'abord faire un petit examen de conscience. Pendant dix-huit ans, que s'est-il passé ? Si l'on répond correctement à cette question, je pense qu'on ne pourra plus faire cette remarque."
La déclaration de Goma parle de la « vassalisation du Katanga ». Ce discours trouve-t-il un écho chez les Katangais ?
"Non. J'appelle tous les Katangais à ne pas se laisser influencer par l'intoxication ou la manipulation, car ce n'est qu'une manipulation. Une grande majorité des Katangais voient très clair et comprennent bien la situation. Évidemment, une minorité peut tomber dedans, mais nous devons l'aider, l'épauler pour l'amener à bien comprendre. Si nous sommes intelligents, nous devons regarder ce que fait celui qui est là, ce qu'il a réalisé, ce qui est en cours, et soutenir cette continuité dans l'intérêt de la nation. C'est l'intérêt collectif que nous devons viser."
Le Katanga peut-il devenir un terrain de recrutement ou un enjeu stratégique pour le FRN ?
"Le Front peut essayer, mais nous sommes là, et nous allons l'en empêcher."
Le FRN qualifie le Dialogue national de « messe noire ». Ce Dialogue a-t-il encore une chance de rassembler ?
"Ce dialogue est destiné à la population, à son expression libre. Il n'est pas destiné aux hommes armés. Les hommes armés ont leur dialogue à Doha ou à Washington. Ici, nous parlons de la population : nous voulons un dialogue pour présenter les doléances et chercher des solutions adéquates à tous les problèmes. Le dialogue n'est pas là pour résoudre les problèmes des armes. Ceux qui prennent les armes font un choix ; le dialogue ne les intéresse pas. Si le dialogue vous intéressait, vous ne prendriez pas les armes."
Le pouvoir doit-il désormais parler avec Kabila, ou le traiter uniquement comme un belligérant ?
"Je ne sais pas répondre à cette question, puisque je ne suis pas au pouvoir. Il appartient au pouvoir de l'examiner."
La relance du projet de référendum constitutionnel alimente-t-elle, selon vous, la montée des tensions armées ?
"Je n'ai pas d'éléments là-dessus, je ne peux donc pas vous répondre."
Vous-même, irez-vous un jour vers le FRN, ou excluez vous toute option armée ?
"Toute option armée est exclue. Il y a eu des milliers et des milliers de morts pendant des années. Nous devons avoir le courage de dire non. Nous ne pouvons pas continuer à sacrifier nos frères et sœurs pour nos ambitions personnelles. Privilégions l'intérêt collectif."
Quelle issue proposez-vous pour éviter que le pays ne bascule dans un conflit généralisé ?
"Ce n'est pas la bonne solution. Je me répète mille fois, et cela me chagrine beaucoup : nous avons eu beaucoup, beaucoup de morts. Il faut dire maintenant : stop, c'est fini. On arrête ce massacre. Ce sont des massacres inutiles, qui ne visent pas l'intérêt collectif, seulement l'intérêt personnel."
Vous avez un temps travaillé avec Joseph Kabila. Êtes-vous surpris de le voir aujourd'hui recourir aux armes contre le régime Tshisekedi ?
"Je n'ai jamais travaillé avec le président Kabila. Je n'ai jamais fait partie ni du gouvernement ni d'aucune institution. Quand j'étais au Congo, je suis allé voir le président Kabila, mais en tant qu'observateur. Il était chef de l'État, il était tout à fait normal de le rencontrer et de parler avec lui de la situation du pays. Mais je n'ai jamais été son collaborateur. Si je l'avais été, j'aurais été Premier ministre, ministre, PCA ou que sais-je. Je n'ai jamais occupé aucune fonction. Donc, rectification"
Quel message adressez-vous au président Tshisekedi au regard de l'évolution de la situation ?
"Le président Félix-Antoine Tshisekedi est assez grand, conscient et responsable. Je l'ai vu à deux reprises, j'ai discuté avec lui : c'est un homme qui connaît bien tous les problèmes du pays. Je lui fais confiance et je me fonde sur ses réalisations, celles qui sont faites et celles qui sont en cours. La seule chose que je peux lui demander, même s'il le sait déjà, c'est de tenir bon et de prendre des dispositions pour contrecarrer toutes ces démarches qui mènent à la destruction de notre nation, de nos réalisations et de notre peuple. Je n'ai pas de leçons à lui donner, mais je l'encourage et je le soutiens à 100 %."
Et quel message adressez-vous à Joseph Kabila ?
"Mon message est simple : il faut que le président Kabila réfléchisse encore une fois et renonce à ce projet, qui est un projet meurtrier, pour aller vers un projet de paix. Il y a 110 millions de Congolais qui souffrent et qui ont besoin de solutions. Leur solution, ce ne sont pas les armes. Ce sont des projets, des réalisations, dont les retombées répondront à leurs besoins quotidiens."
Condamné à mort, ne pouvant plus rentrer à Kinshasa, craignant pour sa famille, plusieurs de ses proches en exil : ses soutiens estiment que cette situation justifie son recours aux moyens militaires.
"Je m'excuse beaucoup, mais cela ne justifie rien. Si une partie de la population est dans une telle situation, on ne va pas décider de sacrifier encore des milliers de personnes pour y répondre. Non, non et non. Ce n'est pas l'option raisonnable."
L'option idéale serait donc qu'il renonce aux armes. Mais en face, selon ses proches, on lui promet la mort ou la prison...
"Là, nous entrons dans un autre chapitre : il y a eu une procédure, il y a eu un jugement, et je n'ai pas à commenter des décisions de justice. Tout ce que je peux dire, à mon niveau, c'est qu'il faut renoncer à l'option armée. Je ne sais pas si l'on mesure les conséquences : elles seront très, très graves, pour les uns comme pour les autres."
Interview réalisée par Stanis Bujakera