Invité mardi du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala et co-animé avec Claude Sengenya, le professeur Muhindo Mughanda, recteur de l'Université de Goma (UNIGOM) destitué par l'AFC/M23, a livré une analyse sans détour sur la décision du gouvernement congolais de suspendre les activités académiques dans onze établissements publics d'enseignement supérieur de Goma et Bukavu, ainsi que la rémunération de 48 agents accusés d'avoir pactisé avec la rébellion.
Une mesure jugée « salutaire »
Professeur ordinaire et spécialiste en Relations internationales, à la tête de l'UNIGOM depuis plus de quatre ans, Muhindo Mughanda n'a pas caché son soutien à l'arrêté pris fin août par la ministre de l'Enseignement supérieur et universitaire, Sombo Ayanne Safi Mukuna Marie-Thérèse. « C'est une mesure salutaire », a-t-il martelé à plusieurs reprises, y voyant l'occasion de féliciter publiquement la ministre.
Pour l'universitaire, le système d'enseignement supérieur dans les deux villes sous occupation du mouvement rebelle depuis plus d'un an était déjà à terre, et ce pour trois raisons structurelles. D'abord le contexte économique : la récession qui frappe Goma et Bukavu aurait rendu de nombreux parents incapables de s'acquitter des frais académiques. Ensuite le corps enseignant : plusieurs professeurs auraient quitté la ville par crainte pour leur sécurité, certains après avoir fait l'objet de menaces explicites. Enfin les étudiants eux-mêmes, qui, selon lui, ne vivent pas leurs meilleurs moments dans une zone en conflit.
Sur le plan pédagogique, le recteur a insisté sur l'impact du traumatisme collectif sur la transmission du savoir : « Dans ce contexte traumatisant, l'enseignant est traumatisé, le canal est traumatisé et le récepteur est traumatisé. » Il était donc temps, selon lui, que les étudiants soient placés dans des conditions leur permettant de poursuivre momentanément leurs études dans des zones où un résultat pédagogique reste envisageable.
Qui a autorité sur les universités en zone occupée ?
Relancé sur la question de savoir qui détient aujourd'hui le pouvoir de diriger une université ou un institut supérieur situé sur un territoire échappant au contrôle de l'État, le professeur Mughanda a été catégorique : la perte de contrôle territorial n'efface pas l'autorité de l'État sur ses institutions.
Il a pris pour exemple l'organisation des examens d'État, maintenue malgré l'occupation, ainsi que la gestion du secteur de la santé, notamment la riposte contre l'épidémie d'Ebola dans la région, qui reste pilotée depuis Kinshasa et non par les autorités rebelles. Par analogie, l'enseignement supérieur devrait selon lui demeurer, lui aussi, sous l'autorité du gouvernement central, un secteur qu'il juge d'autant plus légitime à rester apolitique.
Pour le contexte, depuis le 20 août, Kinshasa a suspendu jusqu'à nouvel ordre les inscriptions, réinscriptions, enseignements, évaluations et délibérations pour l'année académique 2026-2027 dans onze établissements publics de Goma (UNIGOM, ISC, ISTM, ISTA, ISP) et de Bukavu (UOB, ISC, ISTM, ISP, ISDR, ISAM). La ministre de l'ESU invoque une « situation sécuritaire particulièrement préoccupante » et la nécessité de garantir la sécurité des étudiants et du personnel, ainsi que la régularité des titres délivrés en RDC. Une dérogation est prévue pour les finalistes 2025-2026, autorisés à achever leur cursus dans des établissements dont les autorités sont reconnues par Kinshasa.
Le gouvernement a par ailleurs suspendu la rémunération de 48 agents et membres du personnel de l'ESU, soupçonnés d'avoir rejoint, collaboré avec ou accepté des nominations du mouvement rebelle, et engagé des procédures disciplinaires à leur encontre. En réaction, des cadres de l'AFC/M23 ont menacé d'activer un système de substitution ou de solliciter l'East African Community pour garantir la continuité des activités dans les établissements suspendus, des mécanismes dont les contours restent flous, laissant étudiants et personnels dans l'incertitude.
Reste une question en suspens, formulée en creux par les propos du professeur Mughanda : quel avenir pour l'enseignement supérieur dans les zones sous occupation de l'AFC/M23, tiraillé entre l'autorité de Kinshasa et celle, encore incertaine, imposée par la rébellion ?