Né d’un conflit foncier et coutumier entre les communautés Téké et Yaka dans le territoire de Kwamouth, le phénomène Mobondo a progressivement dépassé les limites d’un différend local pour se transformer en une crise sécuritaire, humanitaire et sociale majeure dans l’ouest de la République démocratique du Congo. Depuis juin 2022, les violences se sont propagées au-delà du Maï-Ndombe, touchant notamment le Kwango, le Kwilu et les zones périphériques de Kinshasa, avec de lourdes pertes en vies humaines et d’importants déplacements de populations.
À Popokabaka, dans la province du Kwango, les conséquences de cette crise ne se résument toutefois pas aux violences, aux déplacements de populations et à l’insécurité. Dans ce territoire où la terre, les chefferies, les rites et certains objets traditionnels occupent une place centrale dans l’organisation sociale, l’activisme des Mobondo est également présenté comme un facteur de fragilisation du tissu culturel et des équilibres spirituels des communautés.
Des objets considérés comme sacrés auraient été profanés, des biens coutumiers arrachés et certains détenteurs de savoirs traditionnels pris pour cible. Pour les acteurs locaux interrogés par ACTUALITÉ.CD, les conséquences de ces atteintes dépassent la seule perte matérielle, elles affectent également la légitimité des autorités coutumières, les mécanismes de transmission des savoirs et, plus largement, l’équilibre symbolique des communautés.
Dans les sociétés traditionnelles de la région, l’autorité d’un chef coutumier ne repose pas uniquement sur une fonction administrative ou politique. Elle s’inscrit également dans un ensemble de rapports avec la terre, les ancêtres, les rites et les objets auxquels la communauté attribue une valeur symbolique ou spirituelle.
Selon Didier Mababeni, président du cadre de concertation de la société civile de Popokabaka, l’activisme de la milice Mobondo a directement affecté certains de ces éléments.
« Oui, il y a eu profanation de biens liés à la culture avec l’activisme de la milice Mobondo », affirme-t-il.
D’après son témoignage, certains membres de la milice auraient recherché des objets auxquels ils attribuaient une puissance spirituelle. Lorsque ces objets ne pouvaient être obtenus avec l’accord de leurs détenteurs, ils auraient été pris de force. Il cite notamment des peaux d’animaux, des cornes et des fétiches, dont certains étaient associés à des fonctions coutumières.
« Ils cherchaient non seulement des moyens de vivre, mais aussi le renforcement de leur capacité spirituelle, qu’ils devraient trouver auprès des sorciers ou des devins qui sont dans le village », explique-t-il.
Dans son récit, Didier Mababeni évoque également des cas de destruction ou de disparition d’objets liés aux traditions locales.
« On n’a pas perdu que des bêtes, mais parmi ces biens, on a aussi perdu certains biens liés à la tradition ou tout ce dont vous parlez là comme des masques et consorts », témoigne-t-il.
Il rapporte par ailleurs des cas présumés de profanation de tombes ainsi que la disparition d’objets considérés comme sacrés.
Des attributs coutumiers au cœur des inquiétudes
La question prend une dimension particulière lorsqu’elle concerne les attributs associés aux chefs traditionnels.
« Ces biens pouvaient être liés à la chefferie, donc des peaux des bêtes, des cornes ou des fétiches », précise Didier Mababeni.
Dans la conception traditionnelle décrite par cet acteur local, certains de ces objets participent à la capacité symbolique du chef à exercer sa fonction et à protéger sa communauté.
« Si un chef coutumier doit protéger sa population avec cette puissance, selon la culture, et que cette puissance lui a été ravie, il devient vulnérable et ne saura plus protéger la population. Donc c’est une atteinte à la culture », estime-t-il.
Au-delà des objets eux-mêmes, les pratiques spirituelles associées au phénomène Mobondo constituent également une dimension évoquée dans plusieurs témoignages locaux. La milice est notamment associée à des pratiques mystico-religieuses destinées, selon ces récits, à protéger ou renforcer ses combattants. Des fétiches, amulettes et rituels de protection sont ainsi mentionnés dans les récits consacrés à certains groupes armés.
La disparition des chefs et des anciens fragilise la cohésion sociale
Pour Didier Mababeni, président du cadre de concertation de la société civile de Popokabaka, les conséquences de la crise ne peuvent donc être mesurées uniquement à travers le nombre d’objets détruits, volés ou profanés. Elles touchent également l’organisation des communautés.
« Si un chef de village perd ce pouvoir, puisqu’il a été tué par la milice, le clan doit chercher à se réorganiser et tant qu’on est en débandade, c’est déjà un déséquilibre », explique-t-il.
La disparition, la fuite ou le déplacement des chefs coutumiers, des anciens et des détenteurs de savoirs peut créer un vide dans des communautés où ces acteurs jouent traditionnellement des fonctions de médiation, de transmission et de régulation sociale.
La dispersion des familles et l’insécurité persistante peuvent, dans certains cas, compliquer davantage la reconstitution de ces mécanismes traditionnels. Les conséquences culturelles du conflit peuvent ainsi se prolonger au-delà de la période des affrontements, notamment lorsque les personnes dépositaires de certaines pratiques ou connaissances ne peuvent plus exercer leur rôle au sein de leur communauté.
Les lieux de culte également affectés
Le bouleversement du tissu culturel ne concerne pas uniquement les pratiques traditionnelles. Les structures religieuses modernes ont, elles aussi, été affectées par les violences dans certaines zones touchées par le conflit.
Des missions chrétiennes et des lieux de culte ont été confrontés à l’insécurité, aux pillages ou aux violences. La mission d’Ipongi est notamment citée parmi les sites ayant subi les conséquences de l’insécurité.
Ces atteintes ont une double portée. Elles privent les communautés d’espaces de culte et de rassemblement, mais peuvent également interrompre des activités sociales qui dépassent le strict cadre religieux : éducation, assistance aux populations vulnérables, accueil des déplacés et médiation communautaire.
Dans les zones rurales, explique Didier Mababeni, ces structures constituent souvent des espaces importants de cohésion sociale. Leur affaiblissement contribue donc à la désorganisation générale de la vie communautaire.
James Mutuba, envoyé spécial à Popokabaka