Invité jeudi du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, l'analyste géopolitique Patrick Mbeko a livré une lecture approfondie de l'accord de Washington, neuf mois après sa signature, invitant à dépasser sa lecture strictement pacifique pour en saisir la véritable architecture stratégique.
D'emblée, Patrick Mbeko a tenu à clarifier l'architecture juridique de l'accord : au-delà du texte signé entre Kinshasa et Kigali sous l'égide de Washington, les États-Unis ont également conclu des instruments bilatéraux distincts, un cadre de partenariat stratégique avec la RDC, et un autre avec le Rwanda, articulé autour de la « prospérité économique partagée ». Selon lui, l'erreur commune consiste à réduire l'accord de Washington à sa seule dimension de paix. « Ce n'est pas véritablement un accord de paix. C'est un accord politique qui devait créer les conditions permettant aux entreprises américaines de s'installer » en RDC, a-t-il insisté.
Le bilan, neuf mois après, reste selon lui « problématique » : la paix n'est pas revenue, et les entreprises censées investir sur le territoire congolais continuent de différer leurs engagements en raison de l'instabilité persistante à l'Est. Washington a certes pris des sanctions contre le Rwanda face au non-respect de l'accord, mais l'analyste appelle à la prudence sur leur signification réelle.
Trois parties, trois visions
Pour Patrick Mbeko, l'essentiel est de comprendre que Kinshasa, Kigali et Washington n'ont jamais partagé la même lecture de l'accord. Côté congolais, l'objectif était d'utiliser les minerais stratégiques comme levier pour obtenir un soutien diplomatique et militaire américain dans le rapport de force face au Rwanda. Côté rwandais, la signature répondait davantage à une injonction américaine qu'à une adhésion de fond, Washington, fidèle à la doctrine non interventionniste de l'administration Trump, ayant préféré pousser les deux parties à négocier directement plutôt que de s'impliquer lui-même.
L'analyste soutient que cet accord, loin de contraindre Kigali, l'a en réalité « récompensé » en reprenant largement le narratif rwandais sur la région. Il rappelle à ce titre les déclarations de l'ancien coordonnateur du Groupe d'experts des Nations unies devant le Congrès américain, selon lesquelles l'objectif rwandais serait de créer les conditions d'un État fédéral à l'Est de la RDC, une stratégie que Patrick Mbeko fait remonter à 1996, date de la première guerre du Congo.
La grammaire diplomatique du FPR
Pour étayer son analyse, Patrick Mbeko convoque l'histoire du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame. Lors des accords d'Arusha, négociés entre 1990 et 1993 entre le régime d'Habyarimana et le FPR, une force alors minoritaire, ce dernier était parvenu à obtenir d'importantes concessions politiques et militaires par la voie diplomatique, avant de reprendre le pouvoir par les armes après l'attentat du 6 avril 1994. Une manœuvre, selon l'analyste, qui trouve un écho dans la posture actuelle de Kigali : signer des accords favorables sur le papier, sans intention réelle de renoncer au contrôle du Kivu, dont l'instabilité chronique profite structurellement au Rwanda face à des groupes armés locaux peu organisés.
Des sanctions à relativiser
Sur les sanctions américaines contre l'armée rwandaise, Patrick Mbeko apporte une nuance de taille : elles ne visent pas, selon lui, le comportement prédateur ou déstabilisateur du Rwanda en tant que tel, mais une séquence précise, la prise d'Uvira par les forces rwandaises quelques jours après la rencontre affichée entre Tshisekedi, Kagame et Trump pour signer l'accord de paix. Washington aurait perçu ce geste comme un désaveu direct, après avoir demandé à l'armée rwandaise de se retirer sur ses positions antérieures à la signature de l'accord.
L'analyste rappelle par ailleurs qu'une réunion tenue à Kigali après la signature de l'accord, réunissant responsables américains, israéliens et d'autres responsables, a porté sur un partenariat stratégique plus large entre Washington, Tel-Aviv et le continent africain, le Rwanda y étant envisagé comme porte d'entrée régionale. Un élément qui confirme, selon Patrick Mbeko, que Kigali demeure un allié précieux des États-Unis sur d'autres théâtres, au-delà de la seule question congolaise, la stratégie américaine ne répondant pas, insiste-t-il, aux mêmes logiques que la diplomatie européenne.