L’interdiction de sortie du territoire imposée à l’ancien inspecteur général des finances Jules Alingete Key par le procureur général près la Cour de cassation marque, selon l’expert en finances publiques Cédric Mudiantu, un tournant majeur dans un dossier qui remet en cause l’image de celui qui s’était imposé, pendant plusieurs années, comme le principal visage de la lutte contre la corruption en République démocratique du Congo.
Pour l’économiste, cette décision du parquet ne constitue pas un jugement de culpabilité, mais elle vient corroborer des interrogations formulées depuis longtemps sur les méthodes et la gouvernance de l’ancien chef de service de l’Inspection générale des finances (IGF).
« Le temps est le meilleur allié de la vérité. Pendant des années, Jules Alingete a construit son image en exposant publiquement des responsables politiques et des gestionnaires d’entreprises publiques, parfois avant même que la justice ne se prononce. Aujourd’hui, les soupçons retenus par le procureur général apportent un nouvel éclairage sur ce que plusieurs observateurs dénonçaient déjà », analyse Cédric Mudiantu.
Selon lui, l’ancien patron de l’IGF avait fait de la dénonciation publique un mode de gouvernance, allant jusqu’à « salir la réputation de plusieurs personnalités » pour renforcer sa crédibilité auprès de l’opinion.
« Nicolas Kazadi en a fait les frais. Tony Mwaba également. Ils avaient été publiquement exposés avant que les procédures judiciaires ne permettent d’établir les faits. Aujourd’hui, l’homme qui distribuait les certificats de bonne ou de mauvaise gestion se retrouve lui-même sous le regard de la justice. C’est un rappel que personne ne devrait être érigé en procureur de l’opinion », soutient-il.
L’expert rappelle que Nicolas Kazadi avait affirmé avoir été reconnu innocent par Jules Alingete lui-même lors d’échanges privés, tout en regrettant que cette reconnaissance n’ait jamais été rendue publique. De son côté, Tony Mwaba avait accusé l’ancien chef de l’IGF d’avoir instrumentalisé les missions de contrôle à des fins de règlements de comptes politiques, avant d’annoncer des poursuites judiciaires pour préserver son honneur.
Pour Cédric Mudiantu, les développements actuels ne surgissent pas dans un vide. Il rappelle qu’après le départ de Jules Alingete de la tête de l’IGF, en mai 2025, plusieurs voix avaient dressé un bilan nuancé de son action.
Il cite notamment le Centre de recherche en finances publiques et développement local (CREFDL), dont le président, Valery Mandianga, avait relevé que si les premières interventions de l’IGF avaient permis de renforcer la discipline budgétaire dans plusieurs administrations, elles avaient également laissé apparaître des failles importantes, notamment un ciblage sélectif des missions de contrôle, des conflits d’intérêts présumés et une perte progressive d’impartialité dans la conduite des investigations.
L’expert évoque également le dossier ouvert par la Cour des comptes en 2024, dans lequel Jules Alingete, plusieurs cadres de l’IGF et le directeur général de la Gécamines avaient été mis en cause dans une affaire liée à un contrat de consultance. Cette procédure, rappelle-t-il, avait déjà alimenté le débat sur la gouvernance interne de l’institution chargée de contrôler les finances publiques.
À ses yeux, l’ouverture de l’information judiciaire pour des faits présumés de corruption, de faux en écritures et de blanchiment de capitaux constitue une étape importante qui mérite d’être menée avec toute la rigueur requise.
« Il ne s’agit pas de condamner un homme avant la justice. La présomption d’innocence demeure un principe fondamental. En revanche, les mêmes exigences de transparence et de redevabilité qu’il imposait aux autres doivent aujourd’hui lui être appliquées. C’est cela, l’État de droit », insiste Cédric Mudiantu.
Pour l’économiste, cette affaire rappelle enfin qu’aucune institution, aussi stratégique soit-elle, ne peut fonctionner durablement sur la seule réputation de son dirigeant.
« La crédibilité de la lutte contre la corruption repose sur des institutions fortes et impartiales, non sur des individus. Lorsque le contrôle devient sélectif ou personnalisé, il perd sa légitimité. La justice a désormais la responsabilité de faire toute la lumière sur cette affaire, dans le strict respect du droit et des garanties reconnues à toutes les parties », conclut-il.