En République démocratique du Congo, l’Église du Christ au Congo (ECC) s’est exprimée sur le débat autour de la réforme constitutionnelle à l’issue de sa 66e session du Comité exécutif national extraordinaire, tenue du jeudi 4 au dimanche 7 juin 2026 à Kinshasa, estimant que toute initiative de réforme constitutionnelle dans le contexte actuel doit impérativement s’inscrire dans un cadre national inclusif et apaisé, conformément aux articles 5, 218, 219 et 220 de la Constitution.
Dans son communiqué final, l’ECC souligne également la nécessité de privilégier le dialogue démocratique comme voie de sortie aux tensions politiques. L’institution religieuse appelle ainsi les acteurs politiques à recourir à un cadre de concertation national inclusif, en s’appuyant sur les instruments juridiques nationaux et les engagements internationaux. L’Église du Christ au Congo ajoute que cette démarche s’inscrit dans la continuité des résolutions internationales et régionales, notamment celles du Conseil de sécurité des Nations Unies ainsi que celles des organisations continentales et des partenaires internationaux.
Entre neutralité affichée et ouverture implicite : la position trouble de l’ECC
Réagissant à cette déclaration, l’ancien député national Claudel André Lubaya dénonce une "position ambiguë". Il estime que la position de l’ECC entretient une certaine ambiguïté sur la question constitutionnelle. Selon l’ancien député national honoraire de Kananga, au Kasaï Central, cette posture risque d’être interprétée comme une ouverture implicite à une remise en cause de la Constitution de 2006.
"Recommander un dialogue global, inclusif et apaisé comme voie de résolution des nombreux défis auxquels la Nation est confrontée est une chose. En faire toutefois le cadre privilégié d’un débat sur le changement de la Constitution, sans réaffirmer au préalable et sans ambiguïté le caractère intangible des dispositions protégées par l’article 220 de la Constitution, en est une autre. C’est précisément là que réside le malaise suscité par cette déclaration. Alors que de nombreux Congolais attendaient de l’ECC une position claire et sans équivoque sur le sujet, celle-ci a préféré adopter une posture de neutralité qui, en réalité, masque une prise de position implicite", a fait remarquer sur X l'ancien député national Claudel Lubaya.
Dans les circonstances actuelles, dit-il, cette position peut être interprétée comme une ouverture implicite au fantasme constitutionnel du pouvoir, à savoir la remise en cause des verrous constitutionnels destinés à prévenir toute tentation de personnalisation ou de confiscation du pouvoir.
Selon Lubaya, en affirmant que les réflexions relatives aux réformes constitutionnelles sont pertinentes et constructives, tout en laissant entendre qu’un consensus national pourrait permettre d’aborder même les matières visées à l’article 220, l’ECC introduit une zone grise qui nourrit les inquiétudes au lieu de les dissiper.
"Mieux vaut tard que jamais. L’ECC gagnerait à clarifier sa position de manière explicite et sans équivoque. Son devoir historique, moral et patriotique est de dire clairement si elle considère la Constitution du 18 février 2006 comme le socle intangible du pacte républicain ou si, au contraire, elle estime que certaines de ses dispositions protégées peuvent être remises en cause. A défaut d’une telle clarification, sa déclaration risque d’être perçue non comme une simple invitation au dialogue, mais comme un alignement discursif sur les thèses favorables à un changement de la Constitution"a-t-il fait savoir dans sa réaction
Seth Kikuni critique une "neutralité complaisante"
De son côté, l’opposant Seth Kikuni se montre encore plus critique, dénonçant une posture qu’il juge insuffisamment tranchée. Il reproche à l’institution religieuse de ne pas avoir clairement défendu le caractère intangible de la Constitution
"Révérends André-Gédéon Bokundoa, Éric Senga, et vous tous, pasteurs et dirigeants de l'ECC, Je dois vous avouer une chose : je n'ai pas compris. Non, je n'ai pas compris votre déclaration de la 66e session extraordinaire. Pourtant, je l'ai lue plusieurs fois, lentement, en essayant de peser chaque mot, de trouver la sagesse que vous dites incarner. Mais plus je lis, plus je suis sidéré. Non pas par la complexité du texte, mais par son absence de courage", a-t-il déploré dans sa réaction publiée également sur son compte X.
Pour lui, le message de l’ECC devrait avoir un caractère historique, en guise de rappel prophétique. Selon lui, la Constitution du 18 février 2006 n’est pas parfaite. À l’en croire, aucune constitution humaine ne l’est. Mais elle demeure le fruit d’un pacte républicain, né après des années de guerre et de transition.
"La remettre en cause aujourd'hui n'est pas un exercice démocratique. C'est une folie. En tant qu'opposant, je ne peux pas accepter que l'ECC, cette institution historique qui a accompagné tous les combats pour la démocratie dans ce pays, se transforme aujourd'hui en arbitre neutre entre la volonté populaire et la tentation autocratique. Vous dites que le peuple est détenteur de la souveraineté. C'est vrai. Mais quel peuple ? Celui qui vit sous les bombes au Nord-Kivu ? Celui qui fuit Ebola en Ituri ? Celui qui vit sous la menace des machettes dans le Grand Katanga ? Celui qui n'a pas mangé à sa faim depuis des semaines à Kinshasa ? Ce peuple-là n'a pas demandé un changement de la Constitution. Il demande la paix, du pain, des écoles, des routes, de la sécurité. Pas un débat sur la limitation des mandats ou le passage au régime présidentiel. Vous le savez. Mais vous feignez de l'ignorer", a-t-il fait remarquer dans son argumentaire tout en formulant ce qu'il considère comme demande solennelle :
"Retirez votre bénédiction implicite au processus actuel. Ne laissez pas croire que "toutes les opinions se valent". Elles ne se valent pas. Il y a d'un côté la défense de l'acquis démocratique. De l'autre, la tentation du pouvoir sans limite; Appelez publiquement au respect strict des articles 218, 219 et 220. Sans ambiguïté. Sans compromis; Sortez de votre neutralité complaisante. La mission prophétique, ce n'est pas d'écouter les deux camps et de conclure que "les avis sont intéressants". La mission prophétique, c'est de dire la vérité, même quand elle dérange", a-t-il plaidé dans sa réaction.
La majorité au pouvoir apprécie l’approche de l’ECC
De son côté, le député national et cadre de l’UDPS, parti présidentiel, dit avoir suivi avec attention l’évolution de la position de l’Église du Christ au Congo (ECC), qu’il apprécie à sa juste valeur. Il rappelle qu’hier, aux côtés de l’Église catholique, l’ECC plaidait en faveur d’un double dialogue : un dialogue entre les acteurs politiques congolais et un dialogue régional associant la République démocratique du Congo, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi.
Selon lui, cette démarche s’inscrivait dans une approche visant à rechercher une solution régionale à la crise sécuritaire qui affecte le pays, à travers ce qui avait été présenté comme un « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble ». Aujourd’hui, dit-il, la position de l’ECC semble évoluer, notamment sur le débat national relatif à la révision ou au changement de la Constitution. Elle privilégie désormais le dialogue interne, dans le respect des différentes résolutions internationales ainsi que des initiatives de l’Union africaine, du processus de Doha et des autres mécanismes de paix en cours. Elle subordonne également son soutien à toute réforme constitutionnelle à l’existence préalable d’un consensus national.
"Pour ma part, je suis favorable à la recherche d’un consensus. Toutefois, le consensus ne signifie nullement l’unanimité. En démocratie, il traduit avant tout la convergence d’une majorité d’acteurs autour d’une vision commune de l’intérêt général et de l’avenir de la Nation. Or, dans le contexte actuel de notre pays, la classe politique apparaît profondément divisée entre, d’une part, ceux qui défendent ce qu’il convient d’appeler un agenda exclusivement congolais et, d’autre part, ceux qui soutiennent ou promeuvent des intérêts et des agendas d’inspiration étrangère", a fait savoir sur X Peter Kazadi, cadre du parti présidentiel
Le référendum pour départager les différents avis
Pour l’élu de la circonscription électorale de Mont-Amba, dans la ville de Kinshasa, au regard de la fragmentation de la classe socio-politique congolaise, il revient au peuple de départager la classe politique. Selon lui, dans une République démocratique, aucune autorité, aucun parti politique, aucune organisation de la société civile ni aucune puissance étrangère ne peut se substituer durablement à la volonté souveraine du peuple. Il estime que, lorsque le débat atteint ses limites et que les divergences deviennent irréductibles, c’est au souverain primaire qu’il revient de décider de son destin collectif.
"Dès lors, une question fondamentale se pose : comment concilier des orientations dont les finalités paraissent manifestement contradictoires ? Lorsqu’il devient impossible de dégager un consensus politique suffisamment large entre les différentes forces en présence, il me paraît nécessaire de s’en remettre à la source première de toute légitimité démocratique : le peuple souverain. C’est donc au peuple, détenteur originaire de la souveraineté nationale, qu’il appartient de trancher le débat et de départager les différentes options par la voie d’un référendum libre, transparent et démocratique. Dans une démocratie, lorsque les élites politiques ne parviennent plus à s’accorder sur une question fondamentale engageant l’avenir de la Nation, le recours au peuple constitue non seulement une solution légitime, mais également l’expression la plus authentique de la souveraineté populaire", a déclaré Peter Kazadi, cadre du parti présidentiel.
Et d'ajouter :
"Ainsi, la décision finale ne devrait revenir ni à une fraction de la classe politique, ni à des intérêts particuliers, ni même à des acteurs extérieurs, mais à l’ensemble des citoyens congolais, seuls véritables souverains et dépositaires du pouvoir constituant originaire. En définitive, le référendum ne doit pas être perçu comme l’échec du consensus ; il en constitue le prolongement démocratique ultime lorsque les acteurs politiques ne parviennent plus eux-mêmes à s’accorder. Là où les élites se divisent, le peuple doit pouvoir arbitrer".
En République démocratique du Congo, le débat autour de la réforme constitutionnelle a donné naissance à deux dynamiques dans l’environnement sociopolitique congolais, à savoir, d’une part, la création de la Coalition Article 64 pour la Défense de l’Ordre Constitutionnel (C64) et, d’autre part, la Coalition des Congolais pour le Changement de la Constitution (C4). Chaque camp affirme disposer du soutien de la population dans l’objectif de matérialiser les objectifs fixés par chacune de ces organisations.
Clément MUAMBA