Portrait - Jérémie Nsingi : l’autodidacte qui dessine le Congo et rêve d’un soft power par la bande dessinée

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Jérémie Nsingi

Bédéiste, auteur, illustrateur et réalisateur de films d’animation, Jérémie Nsingi, cet autodidacte dans l’art a bâti son parcours à force de travail, de persévérance et de rencontres décisives. Dans un entretien accordé à ACTUALITE.CD, il revient sur son itinéraire, ses influences et sa vision d’une bande dessinée profondément ancrée dans les réalités congolaises.

Bien avant d’en faire un métier, Jérémie Nsingi noircissait déjà des feuilles comme beaucoup d’enfants. À la maison, pourtant, l’avenir semblait déjà tout tracé : son père rêvait de le voir embrasser une carrière de médecin. Mais un concours interscolaire consacré aux droits de l’homme a réussi à bouleverser cette trajectoire.

Quelques mois plus tard, il obtient deux contrats de taille, le premier consistant à réaliser une bande dessinée sur les piliers de la démocratie et les vertus de la tolérance pour une ONG travaillant avec l’ambassade des États-Unis. Le second porte sur l’illustration d’une brochure de sensibilisation au VIH/sida dans le cadre d’un projet soutenu par l’ambassade du Canada. Les deux marchés sont suffisamment rémunérateurs pour lui faire comprendre qu’il peut vivre de son art.

« Je me suis imposé face à la volonté de mon père d’aller en médecine. Je me suis dit que je pouvais gagner ma vie avec le dessin et j’ai décidé de travailler dur pour améliorer mon talent. Aujourd’hui, c’est exactement ce que je vis », confie-t-il.

Jérémie Nsingi ne passera finalement ni par la faculté de médecine ni par l’Académie des Beaux-Arts. Il choisit la voie de l’autodidaxie, convaincu que le travail et la discipline lui permettront de progresser.

La rencontre décisive avec Barly Baruti

Deux ans après avoir participé au cinquième Salon de la bande dessinée de 2005, Jérémie Nsingi est contacté par le maître de la BD congolaise, Barly Baruti, qui lui propose de devenir directeur artistique de l’Espace « À Suivre », au Centre de recherche en informatique et arts (CRIA). Grâce à cette opportunité, il participe à son premier festival international de bande dessinée, à Alger, où il découvre un univers beaucoup plus vaste.

« Grâce à Barly Baruti, j’ai découvert les festivals internationaux, rencontré des auteurs venus de plusieurs pays et noué des contacts qui ont complètement changé la suite de ma carrière. C’est à Alger que j’ai compris que mon travail pouvait voyager au-delà des frontières », explique-t-il.

Cette première expérience internationale lui ouvre progressivement les portes d’autres festivals et lui permet de bâtir un réseau qui contribuera à faire connaître son travail bien au-delà de la République démocratique du Congo.

Trouver son propre trait

Si Jérémie Nsingi reconnaît l’influence de plusieurs pionniers de la bande dessinée congolaise, notamment Denis Boyauho, Pamabila, Bernard Mayo, Sima Lukombo ou encore Barly Baruti, il estime que son identité artistique s’est construite en cherchant à se détacher de ses modèles.

Inspiré également par le dessinateur philippin Alfredo Alcala, il nourrit très tôt l’ambition de rendre ses personnages aussi crédibles que possible.

« Je voulais que mes personnages donnent l’impression de vivre quelque part. Je travaillais les visages, les coiffures, les vêtements et les attitudes pour me rapprocher le plus possible du naturel. C’est cette recherche qui a fini par créer ma propre différence », souligne l’auteur.

Cette quête du réalisme est devenue, au fil des années, l’une des signatures de son travail. Pour Jérémie Nsingi, la capitale congolaise constitue une source d’inspiration inépuisable. Les rues, les marchés, les églises, les transports en commun, les cours communes ou encore la musique nourrissent quotidiennement son imaginaire.

« Il suffit de passer une journée quelque part à Kinshasa pour repartir avec une dizaine de scénarios. Notre quotidien est tellement riche qu’il offre des histoires partout où l’on pose le regard », affirme-t-il.

Cette observation du quotidien nourrit aussi bien ses bandes dessinées que ses illustrations et ses projets d’animation. Selon lui, raconter la vie des Congolais reste le meilleur moyen de produire des œuvres authentiques et capables de toucher un large public.

Pour Jérémie Nsingi, la priorité n’est pas de séduire un lectorat international, son premier public demeure le public congolais.

« Nous racontons d’abord notre culture, notre quotidien et les histoires qui parlent à notre peuple. Si le travail est bien fait, il traversera naturellement les frontières. On ne peut pas convaincre des gens dont on ignore la culture si l’on ne convainc même pas son propre public », estime-t-il.

À ses yeux, les plus grandes œuvres populaires, de Charlie Chaplin à Superman en passant par Tintin ou Son Goku, ont d’abord été conçues pour leur public d’origine avant de devenir universelles. Une conviction qui guide encore aujourd’hui sa manière d’écrire et de dessiner.

De la bande dessinée au cinéma d’animation

Au fil de sa carrière, Jérémie Nsingi élargit progressivement son champ d’action, ajoutant à la bande dessinée l’illustration puis le cinéma d’animation. Pour lui, ces disciplines obéissent à des logiques différentes, mais restent complémentaires.

Là où une bande dessinée peut être réalisée seul ou avec un scénariste et un coloriste, l’animation exige une véritable équipe, composée notamment de comédiens de doublage, de storyboarders, de monteurs ou encore de spécialistes des effets visuels.

« Chaque discipline a ses exigences. La bande dessinée peut se faire avec une petite équipe, alors que l’animation demande beaucoup plus de métiers. Il faut simplement savoir s’adapter et travailler avec les bonnes personnes », explique-t-il.

Cette immersion dans l’univers du cinéma influence également sa manière de dessiner. Ses planches empruntent désormais des codes propres au langage cinématographique.

« Quand je réalise une bande dessinée, je pense souvent comme un réalisateur. Mes cadrages, mes angles de vue ou mes perspectives viennent de ce que j’ai appris dans l’animation. Cela donne un regard plus vivant à mes histoires », poursuit-il.

Numérique, intelligence artificielle : “Il faut savoir s’adapter”

Comme de nombreux artistes, Jérémie Nsingi voit les outils numériques transformer profondément son métier. L’arrivée de Photoshop, des tablettes graphiques puis de l’intelligence artificielle constitue, à ses yeux, une évolution inévitable.

Plutôt que de s’y opposer, il préfère apprendre à les intégrer dans son processus de création.

« À chaque époque, de nouveaux outils apparaissent. Si on refuse d’apprendre, on finit par être dépassé. Moi, j’essaie toujours de comprendre ces nouveautés pour améliorer mon travail », affirme-t-il.

Les réseaux sociaux représentent également, selon lui, une formidable vitrine pour les créateurs africains. Ils permettent de diffuser rapidement leurs œuvres, de toucher un public international et de faire connaître la bande dessinée congolaise bien au-delà des frontières nationales.

Si la création artistique constitue un défi permanent, Jérémie Nsingi souligne que les principales difficultés auxquelles sont confrontés les auteurs congolais restent d’ordre économique.

Il évoque notamment l’absence de véritables maisons d’édition spécialisées, le manque de librairies, la faiblesse du pouvoir d’achat ainsi que la concurrence d’autres formes de divertissement, notamment les réseaux sociaux et la télévision.

Face aux évolutions technologiques, il privilégie une autre philosophie, celle du travail collaboratif.

« Quand une nouvelle technologie apparaît, soit je prends le temps de l’apprendre, soit je fais appel à quelqu’un qui la maîtrise déjà. L’essentiel est de livrer un travail de qualité au client et de continuer à avancer », explique-t-il.

L’impression en Chine, une réponse au pouvoir d’achat local

En 2018, Jérémie Nsingi franchit une nouvelle étape en développant son propre modèle d’autoédition. Une expérience rendue possible après un séjour en Chine, où il découvre un secteur de l’imprimerie capable d’offrir une qualité supérieure à des coûts bien inférieurs à ceux pratiqués localement.

« J’ai compris que nous pouvions imprimer des bandes dessinées de grande qualité à moindre coût. Cela nous permet ensuite de les vendre à des prix accessibles à notre public, qui est essentiellement composé de jeunes », explique-t-il.

Cette solution profite aujourd’hui à plusieurs auteurs congolais qui, à leur tour, impriment leurs ouvrages en Chine afin de réduire leurs coûts de production et d’élargir leur lectorat.

Pour Jérémie Nsingi, la bande dessinée ne doit pas être réduite à un simple outil de divertissement. Au-delà des dessins et des histoires, elle représente un véritable moyen de transmission, capable d’informer, d’éduquer et de sensibiliser.

L’auteur congolais estime que la force de ce médium réside dans sa capacité à toucher directement les émotions du public.

« La bande dessinée peut informer, éduquer et sensibiliser. Une histoire peut provoquer de la joie, de la tristesse, de la colère ou de la réflexion chez celui qui la lit. C’est un média qui a un véritable pouvoir sur les mentalités », explique Jérémie Nsingi.

Il cite notamment plusieurs expériences qui démontrent, selon lui, l’impact de l’image animée et dessinée sur le comportement du public. Il évoque par exemple des campagnes de sensibilisation ou des personnages qui ont réussi à s’imposer dans l’imaginaire collectif.

Pour lui, ce pouvoir explique pourquoi des organisations internationales, des entreprises ou des institutions utilisent régulièrement la bande dessinée et l’animation pour transmettre leurs messages.

La Nouvelle Dynamique de la BD Congolaise, structurer un secteur fragile

Conscient des difficultés auxquelles font face les jeunes auteurs, Jérémie Nsingi s’investit également dans la structuration du secteur à travers la Nouvelle Dynamique de la Bande Dessinée Congolaise (NDBD), une association créée par des auteurs de sa génération.

En tant que président de cette structure, il veut offrir des solutions concrètes aux créateurs qui arrivent dans un environnement où les opportunités restent limitées.

« Nous avons créé cette association parce que nous avons connu les mêmes difficultés que les jeunes auteurs rencontrent aujourd’hui. L’objectif est de partager notre expérience et de chercher ensemble des solutions », explique-t-il.

Parmi les initiatives développées figurent notamment les mini-festivals organisés dans les écoles et les espaces publics, afin d’aller directement vers les lecteurs plutôt que d’attendre qu’ils viennent chercher les œuvres.

L’association mise également sur les bandes dessinées collectives, qui permettent aux jeunes auteurs de publier leurs premiers travaux et de prendre confiance.

« Quand un jeune voit son nom dans un ouvrage, quand il voit son dessin imprimé et lu par des personnes, cela lui donne confiance. Cela lui montre que son rêve est possible », souligne Jérémie Nsingi.

Après plusieurs années consacrées à développer son univers artistique, Jérémie Nsingi prépare aujourd’hui un projet d’envergure avec l’artiste congolais Maître Gims. Il s’agit d’une série de bandes dessinées inspirée des réalités de la République démocratique du Congo, notamment les conflits dans l’est du pays et leurs conséquences sur les populations.

Dans cette œuvre, Maître Gims occupera le rôle de personnage principal, présenté comme un héros appelé à porter un message autour de la culture et de l’identité congolaises. Le projet ambitionne également d’aller au-delà de la bande dessinée avec la production de contenus animés et, à terme, de jeux vidéo.

« Nous voulons créer une œuvre dont les Congolais de la diaspora et ceux qui vivent au pays peuvent être fiers. Une œuvre qui parle de notre culture, de notre histoire et qui puisse devenir une forme de soft power pour notre pays », révèle-t-il.

À ceux qui souhaitent suivre ses pas, il conseille de cultiver leur talent tout en restant ouverts aux évolutions du monde artistique.

« Il faut aimer ce travail, être patient, apprendre des autres et ne pas être jaloux de ceux qui avancent. Il faut plutôt chercher à comprendre ce qu’ils font pour progresser à son tour », conseille Jérémie Nsingi.

Kuzamba Mbuangu