Depuis le 30 juin 2026, à l’heure où la République démocratique du Congo célébrait le 66e anniversaire de son indépendance, un autre rendez-vous invitait à réfléchir sur la liberté, non plus seulement comme fait historique, mais comme expérience quotidienne. Au JRK Garden, un jardin-restaurant transformé en galerie à ciel ouvert, l’artiste plasticien Rodrigo Gukwikila a inauguré son exposition "Rayon Z", présentée jusqu’au 15 juillet.
À travers une trentaine d’œuvres mêlant grands formats sur toile et créations sur papier noir, l’artiste propose une lecture philosophique de l’existence humaine, où la lumière, le mouvement et la direction deviennent les principaux langages de son univers plastique.
D’abord, le choix du 30 juin pour le vernissage n’a pas été anodin. Dans un entretien exclusif accordé à ACTUALITÉ.CD, Mugisho Bashomba, curateur de l’exposition, explique que cette date dépasse la simple célébration nationale, et le thème de "Rayon Z" épouse cette idée de conquête permanente.
« Le 30 juin est le jour où la RDC a décidé de prendre elle-même son destin en main. C’était un instant présent décisif. C’est dans l’instant présent que nous pouvons encore aujourd’hui choisir notre avenir », a-t-il expliqué.
Et d’ajouter :
« Le 30 juin n’est pas seulement une fête. C’est aussi une conquête. Et une conquête se construit toujours dans le présent ».
L’exposition invite ainsi le visiteur à dépasser la commémoration historique pour s’interroger sur sa propre responsabilité dans la construction du futur.
Le “Rayon Z”, ou le dernier éclat de lumière
Au cœur de l’exposition se trouve un concept imaginé par Rodrigo Gukwikila : le Rayon Z. Inspiré de la dernière lettre de l’alphabet, ce “Z” symbolise le dernier instant, le dernier rayon, l’ultime éclat qui unit les êtres humains avant toute autre considération.
Pour le curateur, il s’agit d’un appel à replacer l’humanité au centre des relations sociales.
« Au-delà de nos différences et de nos identités, il existe une chose qui nous rassemble : notre humanité. Les Rayons Z représentent ces derniers instants où l’être humain est face à son semblable. On ne sait pas ce que demain nous réserve. Ce qu’il faut mettre en valeur, c’est notre humanité aujourd’hui, dans le présent », a-t-il déclaré.
Interrogé sur son style, Rodrigo Gukwikila refuse de s’enfermer dans une définition rigide. S’il reconnaît appartenir au courant du librisme comme son maître Francis Mampouya, il insiste sur le fait que son travail demeure en constante évolution.
« Mon travail n’a pas de style fixe. Je n’ai pas envie d’expliquer des périodes. Ce sont les énergies du moment présent qui m’accompagnent », confie-t-il.
Chaque tableau devient alors le reflet d’un instant vécu plutôt qu’un exercice de reproduction ou de démonstration technique.
Cette liberté se traduit par une composition faite de formes géométriques, de lignes dynamiques, de couleurs éclatantes et de superpositions qui donnent l’impression d’un mouvement permanent.

Les flèches comme symbole de la direction
Un élément revient presque systématiquement dans les œuvres : la flèche. Pour Rodrigo Gukwikila, elle représente bien davantage qu’un simple motif graphique.
« La flèche, c’est la direction. Chacun possède sa propre orientation personnelle. Certains utilisent leur flèche pour faire avancer les autres, d’autres pour les blesser. Chacun choisit son chemin. Mes œuvres montrent une direction. Mais cette direction dépend de chacun », explique-t-il.
Il ajoute que l’ensemble de son travail est traversé par cette idée du mouvement.
Cette symbolique apparaît dans pratiquement tous les tableaux, où les lignes semblent constamment orienter le regard vers un ailleurs.
Du noir vers la lumière
Autre caractéristique forte de cette exposition, plusieurs œuvres sont réalisées sur papier noir. Un choix qui pourrait évoquer l’obscurité mais qui, selon le curateur, traduit exactement l’inverse.
« Dans la philosophie de Rodrigo, le noir n’est pas le vide. C’est à partir du noir que naît la lumière. Et cette lumière est ce qui compose véritablement l’être humain », a-t-il souligné.
Pour Mugisho Bashomba, l’artiste cherche ainsi à dépasser les questions identitaires.
« Ce ne sont pas les identités qui nous définissent d’abord. C’est notre humanité. Si l’on place constamment nos différences en avant, on risque de diviser. Si l’on met l’humanité au premier plan, alors on peut poser des gestes qui changent les choses », poursuit-t-il.
Longtemps, Rodrigo Gukwikila consacrait plusieurs mois, parfois une année entière, à une seule œuvre. Il raconte avoir reçu un conseil déterminant de son maître, le peintre François Mampuya, figure majeure du librisme congolais.
« Il m’a dit : continue avec cette expression de la patience. Un jour, tu comprendras la liberté », confie l’artiste.
Cette réflexion a progressivement conduit l’artiste à revoir sa manière de créer.
En 2025, il décide d’accélérer son processus de production, non pour sacrifier la qualité, mais pour rendre son travail plus accessible.
« Je voulais réaliser des œuvres que ma communauté puisse aussi consommer à un prix abordable et à tout moment », explique-t-il.
Une démarche qui explique également l’apparition des œuvres sur papier noir, plus légères et plus accessibles que les grandes toiles.
Un dialogue entre l’art et la nature
L’installation des œuvres dans les espaces ouverts du JRK Garden renforce le propos de l’exposition.
Suspendues entre les arbres, accrochées aux murs ou intégrées au décor du jardin, les créations dialoguent avec la végétation, la lumière naturelle et les visiteurs.
Ce dispositif scénographique donne l’impression que les tableaux prolongent les mouvements du vent et des feuillages, comme si les "Rayons Z" évoqués par l’artiste circulaient réellement dans l’espace.
Loin du silence traditionnel des galeries, les œuvres cohabitent avec les conversations, la musique et la vie quotidienne du lieu.
James Mutuba