Alors qu’on se dirige vers la clôture de la session ordinaire de mars 2026 dans les deux chambres du Parlement de la République démocratique du Congo, prévue pour le lundi 15 juin prochain, le Sénat n’a pas encore adopté en seconde lecture la proposition de loi visant à réviser les principes fondamentaux du secteur agricole en République démocratique du Congo. Cette situation commence à susciter des inquiétudes au sein des opérateurs et organisations du secteur, qui redoutent une clôture de la session sans adoption de ce texte, pourtant jugé essentiel pour dynamiser un secteur stratégique de l’économie nationale.
C’est notamment le cas de Prince Junior Mungala, qui rappelle que, pendant que le Président de la République appelle à la "revanche du sol sur le sous-sol" et que la Banque centrale du Congo multiplie les efforts pour stabiliser le franc congolais, le Sénat donne le sentiment d’emprunter une trajectoire opposée en retardant l’adoption de la loi sur la souveraineté agricole. Dans une note transmise à la presse ce samedi 6 juin 2026, cet expert du secteur souligne que l’opposition entre ces deux visions devient de plus en plus visible.
Il indique que, d’un côté, la Présidence défend depuis plusieurs années une stratégie de transformation économique fondée sur la valorisation de l’agriculture, la diversification de l’économie et la réduction de la dépendance aux importations. L’objectif affiché est clair : faire de la terre congolaise un moteur de croissance durable capable de compléter les revenus issus du secteur minier.
Craignant la répétition de précédents blocages institutionnels, il observe que, de l’autre côté, le processus législatif semble s’enliser. Alors que le texte est présenté comme un pilier des réformes agricoles nationales, il continue de faire l’objet de renvois, d’examens complémentaires et de discussions procédurales prolongées.
"Selon diverses estimations, la facture alimentaire annuelle de la RDC atteint entre 2 et 4 milliards USD par an, dont 500 à 700 millions USD pour le riz, 300 à 500 millions pour les huiles végétales, 200 à 350 millions pour le sucre, 200 à 400 millions pour la farine et les céréales, 100 à 250 millions pour les produits laitiers, 150 à 300 millions pour les volailles congelées, 250 à 500 millions pour les produits halieutiques, auxquels s'ajoutent plusieurs centaines de millions de dollars consacrés aux conserves, pâtes alimentaires, fruits, légumes et autres produits transformés importés", a-t-il fait remarquer dans son interpellation à l'endroit des élus de la chambre haute du Parlement.
Dans le même temps, Prince Junior Mungala rappelle que le pays dispose d’environ 80 millions d’hectares de terres arables, soit l’un des potentiels agricoles les plus importants au monde, dont moins de 10 % seraient aujourd’hui exploités.
Alors que la Banque centrale s’efforce de contenir les pressions sur le taux de change et de préserver les réserves en devises, il déplore le fait que plusieurs milliards de dollars quittent chaque année le territoire national pour financer des importations de produits agricoles étrangers.
"Chaque conteneur de riz importé représente des devises qui sortent du pays. Chaque cargaison de poulets congelés accroît la pression sur la demande de dollars. Chaque tonne de farine importée réduit la capacité du pays à créer de la valeur ajoutée localement. Pour de nombreux économistes, la souveraineté agricole est également une question monétaire. Une réduction de seulement 25 % des importations alimentaires permettrait d'économiser entre 500 millions et 1 milliard de dollars par an. Ces ressources pourraient être réinvesties dans les routes de desserte agricole, les systèmes d'irrigation, la mécanisation, le stockage ou encore les semences améliorées", a expliqué cet acteur du secteur.
Et de poursuivre :
"Faites l’exercice. Ce projet ne se contente pas de transformer l’agriculture. Ses effets bien plus larges pourraient se traduire concrètement : entre un et deux millions de postes, qu’ils soient directement liés aux exploitations ou aux industries de transformation, émergeraient sur le terrain. Puis, ce serait l’assurance pour cinq à huit millions de foyers ruraux de sortir de l’instabilité des revenus, offrant une respiration durable à des communautés entières. L’État, lui aussi, y gagnerait : de 200 à 500 millions de dollars supplémentaires viendraient grossir ses rentrées fiscales".
Poursuivant son analyse, Prince Junior Mungala souligne qu’au bout de la chaîne, plus de cent millions de Congolais et Congolaises pourraient, pour la première fois depuis bien longtemps, se nourrir correctement.
Pour les organisations agricoles, ajoute-t-il, le retard accumulé ne constitue plus une simple question administrative. Il est désormais perçu comme un frein aux ambitions de transformation économique portées au plus haut sommet de l’État.
"Comment promouvoir la revanche du sol sur le sous-sol tout en retardant les réformes destinées à protéger la terre productive ? Comment soutenir les efforts de stabilisation monétaire de la Banque centrale lorsque plusieurs milliards de dollars continuent de quitter le pays pour financer des productions agricoles étrangères ? Comment parler de diversification économique alors que le principal secteur employeur du pays attend toujours un cadre législatif renforcé ? Le Sénat se trouve aujourd'hui face à une responsabilité historique", a interpellé cet acteur du secteur.
Dans un contexte marqué par les tensions sur les marchés alimentaires mondiaux, la guerre en Iran et en Ukraine, la pression démographique ainsi que la nécessité de créer des millions d’emplois, il a affirmé que la souveraineté agricole n’apparaît plus comme une réforme sectorielle parmi d’autres. Elle devient désormais un enjeu stratégique majeur de stabilité économique, monétaire et sociale.
"Les agriculteurs attendent des décisions. La Banque centrale attend une réduction durable de la pression sur les devises. Et la nation attend toujours que la promesse de la revanche du sol sur le sous-sol se traduise en actes", a-t-il martelé dans son analyse.
Portée par la députée Marie-Claire Kengo, la proposition de loi modifiant et complétant la loi n°11/022 du 24 décembre 2011 portant principes fondamentaux relatifs à l’agriculture a été déposée le 1er décembre 2025. Elle a été transmise au bureau de l’Assemblée nationale le 17 décembre 2025, puis déclarée recevable par l’assemblée plénière le 7 avril 2026, avant d’être adoptée par les députés nationaux à la fin du mois de mai. Le texte a ensuite été envoyé au Sénat pour une seconde lecture en vue de son adoption définitive.
Clément MUAMBA