La justice belge s’est prononcée favorablement, ce mardi 17 mars, sur la demande de renvoi en procès devant un tribunal d’Etienne Davignon, ex-diplomate belge, pour son rôle présumé dans l’enlèvement et le transfert de Patrice Lumumba, qui ont conduit à l’assassinat du premier Premier ministre du Congo indépendant le 17 janvier 1961.
Dernier survivant des onze Belges visés par une plainte pour crimes de guerre déposée en 2011 par les enfants de Lumumba, Davignon est renvoyé en correctionnelle à l’issue d’une instruction ouverte il y a plus de dix ans.
Lors d’un briefing, qui a réuni, à Bruxelles, les membres de la famille Lumumba, les avocats de la famille et des représentants du Centre européen des droits constitutionnels et de l’homme (ECCDH), la famille s'est exprimée sur ce que représente ce procès, ainsi que son objectif principal.
« L’objectif premier de cette plainte n’a jamais été une quelconque réparation. C’est d’abord pour faire jurisprudence, et qu’on comprenne que ce qui a été fait pendant l’époque coloniale a été un crime et personnellement à Patrice Emery Lumumba. L’objectif pour la famille, c’est que justice soit faite pour lui, qu’on reconnaisse que ce qu’il a subi était mal. En faisant ce qu’ils ont fait, c’est toute une trajectoire d’un pays qui a été changée, c’est toute une famille qui est partie déperdition. C’était un père de famille », a déclaré Blandine Lumumba, épouse de François Lumumba.
Pour Blandine Lumumba, aujourd’hui encore « les conséquences de cet acte criminel continuent à affecter la famille d’une façon ou d’une autre » et dit croire que « cette justice va finalement réparer beaucoup de choses dans la famille et dans le pays ».
Le parquet fédéral belge reproche à Davignon la détention et le transfert illicites d’un prisonnier de guerre, la privation de son droit à un procès impartial ainsi que des traitements humiliants et dégradants. L’intention de tuer n’est toutefois pas retenue.
Au début des années 1960, Davignon était un jeune diplomate stagiaire en poste à Kinshasa puis à Brazzaville au moment des événements entourant l’arrestation, la traque et l’exécution de Lumumba. Selon le parquet fédéral, sa position au sein des circuits diplomatiques lui aurait permis d’avoir connaissance du projet d’arrestation et des conditions de transfert du prisonnier.
Premier chef de gouvernement du Congo indépendant, Lumumba avait été renversé, arrêté puis transféré au Katanga, où il fut exécuté en janvier 1961 avec Maurice M’Polo et Joseph Okito, dans un contexte de guerre froide, de sécessions régionales et d’ingérences étrangères.
Six membres de la famille Lumumba, petits-enfants de l’ancien chef du gouvernement, étaient présents à l’audience et se sont constitués parties civiles. Les parties civiles, qui estiment qu’il n’est pas trop tard pour juger ce qu’elles qualifient de « funeste entreprise criminelle étatique », réclament un débat public sur ce crime colonial et une reconnaissance des responsabilités belges.
La défense avait invoqué la prescription et le délai raisonnable de la procédure. Issu de l’aristocratie belge et figure centrale de l’establishment, Davignon a occupé après les années 1960 des fonctions de premier plan comme commissaire européen et stratège industriel. La relance judiciaire de l’affaire doit notamment aux travaux de l’historien Ludo De Witte, qui a documenté l’implication d’acteurs belges civils et militaires dans l’exécution de Lumumba.