La course à la direction de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) s’annonce comme l’un des temps forts diplomatiques du sommet prévu à Phnom Penh, les 15 et 16 novembre 2026. À dix mois de l’échéance, les lignes se dessinent. Le Rwanda a officialisé la candidature de l’actuelle secrétaire générale, Louise Mushikiwabo, pour un troisième mandat. La République démocratique du Congo, elle, s’apprête à entrer dans l’arène avec Juliana Amato Lumumba.
Derrière cette confrontation feutrée se joue bien davantage qu’un scrutin interne : l’affirmation d’un leadership africain dans une organisation dont l’avenir démographique se situe, pour l’essentiel, sur le continent.
Une bataille diplomatique à plusieurs niveaux
La candidature congolaise intervient dans un contexte où Kigali a pris les devants. Le président Paul Kagame a décidé de reconduire Louise Mushikiwabo, élue en 2018 au sommet d’Erevan et réélue en 2022 à Djerba. Ancienne ministre des Affaires étrangères et de l’Information du Rwanda, diplômée en langues et interprétation de l’Université du Delaware, elle maîtrise le français, l’anglais et le kinyarwanda.
L’OIF, depuis la création du poste de secrétaire général en 1997, a été dirigée par Boutros Boutros-Ghali, Abdou Diouf, Michaëlle Jean et Louise Mushikiwabo. Le critère de rotation géographique n’a jamais été déterminant. Les décisions s’y prennent le plus souvent par consensus.
C’est là que réside l’une des clés de l’équation. Dans une tribune publiée en juillet 2025, Mabiala Ma-Umba, ancien directeur de l’éducation et de la jeunesse à l’OIF, estimait que la RDC pouvait prétendre à la fonction, à condition de présenter une personnalité « inspirante », capable de jouer un rôle de facilitateur entre États membres.
À Kinshasa, le discours officiel met en avant la volonté de contribuer au « renouveau » et au « rayonnement » de l’espace francophone. Crispin Mbadu, ministre délégué chargé de la Francophonie et de la diaspora congolaise, évoque une Francophonie « plus moderne, plus inclusive et plus proche des peuples ». Patrick Muyaya insiste sur le « plus grand bassin des locuteurs de la langue française » que représente la RDC et sur l’ambition d’une organisation « plus influente » et « prête à relever les défis du XXIᵉ siècle ».
Mais la partie ne se joue pas à deux. Le président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani travaillerait à la candidature de la ministre Coumba Ba. Une telle entrée en lice pourrait disperser les voix africaines. Un officiel congolais confie espérer éviter un vote formel, privilégiant des négociations en amont pour préserver le principe de consensus.
La position française, entre prudence et ouverture
La visite à Kinshasa, du 1er au 3 février 2026, d’Éléonore Caroit, ministre déléguée française chargée de la Francophonie, a donné lieu à des échanges nourris sur la place de la RDC dans l’organisation. Reçue par Crispin Mbadu, elle a rappelé que « ce ne sont pas des pays qui se présentent, mais des candidats », et que la France est « ouverte à toutes les candidatures ».
Elle a souligné l’importance pour la RDC de jouer pleinement son rôle au sein de la Francophonie, insistant sur la dynamique démographique : 320 millions de locuteurs aujourd’hui, environ 700 millions attendus en 2050, une croissance essentiellement africaine. L’avenir de l’OIF, a-t-elle reconnu, se joue aussi en République démocratique du Congo.
Cette prudence française ne vaut ni soutien explicite ni désaveu. Elle rappelle surtout la nature politique de l’exercice : une élection fondée sur des candidatures individuelles, dans un cadre multilatéral où les équilibres régionaux, linguistiques et diplomatiques pèsent lourd.
Mémoire, poids démographique et crédibilité internationale
Les chances de Juliana Lumumba reposent ainsi sur un triptyque : une trajectoire personnelle mêlant médias, gouvernement et diplomatie économique ; la centralité démographique de la RDC dans l’espace francophone ; et la capacité de Kinshasa à construire un consensus.
La dimension symbolique est indéniable. La RDC se présente comme le plus grand pays francophone au monde, avec une jeunesse dynamique et un poids démographique appelé à croître fortement. Mais l’OIF n’est pas un simple reflet statistique : elle est une organisation politique où la capacité à rassembler prévaut sur la seule légitimité démographique.
Dans un contexte où les relations entre Kinshasa et Kigali sont marquées par des tensions sécuritaires, le sommet de Phnom Penh pourrait déplacer la rivalité sur le terrain diplomatique. À l’OIF, toutefois, l’affrontement direct est rarement la règle. Le consensus, recherché jusqu’au bout, façonne les décisions.
Juliana Lumumba incarne une candidature à forte portée symbolique et nationale. Reste à savoir si cette portée saura se traduire en majorité silencieuse, puis en accord partagé. À l’OIF, l’histoire personnelle compte ; mais c’est la capacité à fédérer qui décide.