Dans le cadre de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes célébrée ce lundi 2 novembre 2026, l’ONG Journaliste en danger (JED) a présenté son rapport annuel 2026, intitulé : « RUMEURS, LÉGENDES ET COMPLOTISME SUR EBOLA : les médias sous pression face au virus de la désinformation ».
La cérémonie s’est tenue à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, en présence des organisations de défense des droits des journalistes, des professionnels des médias, des autorités gouvernementales ainsi que de plusieurs autres personnalités.
Dans ce rapport, JED met en évidence les difficultés auxquelles sont confrontés les médias dans un contexte marqué par la crise sanitaire liée à l’épidémie d’Ebola, les violences, la défiance des populations et la précarité du secteur médiatique. Selon le document, la crise d’Ebola révèle une vulnérabilité qui dépasse le seul secteur sanitaire. Elle concerne également la capacité à produire, à faire circuler et à rendre accessible une information crédible. La désinformation peut notamment retarder le recours aux soins, renforcer la méfiance envers les équipes sanitaires et compliquer la surveillance de l’épidémie.
Le rapport rappelle que la dix-septième épidémie d’Ebola en RDC, due au virus Bundibugyo, a été déclarée le 15 mai 2026. Au 10 octobre 2026, le bilan officiel faisait état de 8 978 cas confirmés, 4 336 décès et 2 356 guérisons dans sept provinces, tandis que 945 personnes étaient en isolement ou hospitalisées.
Le rapport de JED examine quatre principaux mécanismes par lesquels la désinformation, combinée aux difficultés d’accès aux services et à l’insécurité, peut entraver la riposte sanitaire.
Les attaques contre les centres de prise en charge
Le rapport souligne que les attaques contre les structures sanitaires peuvent provoquer la dispersion des patients et des personnes en cours de diagnostic. À Nia-Nia, l’incendie du centre de Bafwabongo, le 30 juin 2026, a entraîné la fuite de deux patients confirmés et de sept cas suspects. Le document insiste toutefois sur la nécessité de distinguer les personnes dont l’infection est confirmée des cas suspects, toutes les personnes présentes dans une structure d’isolement n’étant pas nécessairement infectées.
Le retard dans la recherche des soins
La peur des centres de traitement, les soupçons d’empoisonnement et les doutes sur la réalité de la maladie constituent également des obstacles signalés par les acteurs de terrain. Le 16 juillet, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indiquait qu’environ deux tiers des décès survenaient dans les communautés, parmi des personnes n’ayant jamais reçu de soins dans un établissement sanitaire.
Le rapport précise que cette proportion concerne les décès et non l’ensemble des malades. Il souligne également que la défiance des populations doit être analysée en tenant compte des obstacles matériels, sécuritaires et sanitaires.
Les difficultés liées aux enterrements dignes et sécurisés
JED relève par ailleurs que le refus de certains protocoles d’inhumation peut entraîner la manipulation des dépouilles et créer des risques sanitaires supplémentaires. À Katana, début juin 2026, une équipe d’inhumation a été contrainte d’abandonner un cercueil après une attaque. Selon Reuters, le déclencheur exact des violences n’avait pas été établi. Pour JED, la prévention doit concilier la sécurité sanitaire, l’explication des procédures et le respect du deuil des familles.
La désorganisation de la riposte par les violences
Le quatrième mécanisme concerne les attaques contre les structures sanitaires et les personnels engagés dans la riposte, qui fragilisent la continuité des services nécessaires à la maîtrise de l’épidémie. À Nyankunde, les violences des 15 et 16 juillet ont été suivies d’un renforcement du dialogue communautaire.
L’OMS a ensuite fait état d’une amélioration des alertes et de la collaboration locale. Cette expérience souligne l’importance d’une réponse qui associe protection, écoute et participation des communautés.
Les médias et la lutte contre la désinformation
Face à ces différents défis, le rapport met en avant le rôle des radios de proximité et des initiatives de vérification de l’information. Le consortium « Vérifier Pour Sauver » réunit notamment le CORACOPI, Eleza Fact et Afia-Amani Grands-Lacs Media. D’autres formations mobilisent Congo Check avec Reporters sans frontières (RSF), ainsi que le CORACON et ses partenaires.
Ces initiatives témoignent d’une mobilisation des professionnels des médias dans la lutte contre la désinformation. Toutefois, elles ne suffisent pas, à elles seules, à démontrer une réduction chiffrée de la mortalité imputable aux médias.
Le rapport insiste également sur la responsabilité de la communication publique, qui doit être évaluée en fonction des moyens engagés, de la qualité des réponses apportées aux préoccupations des populations et des résultats observables.
La protection des journalistes, un enjeu majeur
Au-delà de la crise sanitaire, JED attire l’attention sur les conditions d’exercice du journalisme en République démocratique du Congo. Le document estime que les réformes intervenues depuis l’arrivée au pouvoir de Félix-Antoine Tshisekedi, en janvier 2019, n’ont pas fait disparaître les menaces, les atteintes à la liberté de la presse et la vulnérabilité économique documentées par JED, RSF et le Comité pour la protection des journalistes (CPJ).
L’organisation considère ainsi que la promesse d’un véritable quatrième pouvoir doit être évaluée à partir des protections effectives accordées aux journalistes et de leur accès aux informations, au-delà des déclarations politiques.
Les recommandations de JED
Pour faire face à ces défis, Journaliste en danger recommande de donner la priorité à la protection des journalistes et à la lutte contre l’impunité, de garantir un accès équitable aux données sanitaires et budgétaires, de soutenir financièrement les rédactions indépendantes et de renforcer la coopération entre les radios, les vérificateurs de faits et les experts.
L’organisation préconise également une évaluation des actions sur la base de critères publics, tout en garantissant la liberté de la presse contre la censure, la surveillance des opinions et la confusion entre journalisme et communication institutionnelle. JED rappelle que la lutte contre la désinformation et la protection des populations face aux crises sanitaires et sécuritaires relèvent d’une responsabilité partagée.
Les médias doivent vérifier, contextualiser et corriger les informations ; les pouvoirs publics doivent protéger, informer et rendre compte ; tandis que les partenaires doivent soutenir ces fonctions sans subordonner leur aide à une adhésion éditoriale. Pour JED, une information indépendante, accessible et crédible demeure une composante essentielle de la protection des populations.
La Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes a été proclamée en 2013 par l’Assemblée générale des Nations Unies, à travers la résolution A/RES/68/163. Le choix du 2 novembre renvoie à l’assassinat de deux journalistes français au Mali, le 2 novembre 2013. Selon l’UNESCO, cette journée appelle les États à prendre des mesures concrètes contre la culture de l’impunité.
La finalité de cette commémoration dépasse la protection d’une profession. L’UNESCO souligne que l’impunité favorise de nouvelles violences et prive les sociétés d’informations sur les atteintes aux droits humains, la corruption et la criminalité. Elle constitue également un symptôme de l’affaiblissement de l’État de droit et des systèmes de justice.
Le droit d’informer protège ainsi le droit de chaque personne de comprendre les décisions qui affectent sa vie
Clément MUAMBA