Enlevé en 2020, condamné à 25 ans de prison pour terrorisme puis libéré en mars 2023 après une commutation de peine, l'ancien directeur de l'Hôtel des Mille Collines, dont l'histoire a inspiré le film « Hotel Rwanda », reste l'une des voix les plus virulentes contre le régime de Paul Kagame. Stanis Bujakera Tshiamala l'a rencontré ce jeudi 29 octobre à Washington. Droits humains au Rwanda, sanctions américaines, FDLR, minerais, message aux Congolais : entretien.
Vous dites être le seul à avoir été enlevé depuis les États-Unis et à en être sorti vivant. Vous sentez-vous en sécurité aujourd'hui, ici à Washington ?
Jusqu'au jour où je suis sorti de prison, j'étais le seul Rwandais à avoir été kidnappé, amené au Rwanda et à en être sorti vivant. Tous les autres qui y ont été ramenés ont été massacrés. Ils sont morts en prison. Je voyais des gens qu'on transportait hors de la prison vers ce qu'on appelle le « centre de santé ». Des corps ont été jetés dans la rivière Nyabarongo, des ossements ont été retrouvés dans le lac Rweru. D'autres ont été massacrés, enterrés, brûlés. Beaucoup de prisonniers meurent en prison.
Comment décririez-vous la situation des droits de l'homme au Rwanda aujourd'hui ?
Les droits de l'homme, c'est un principe qui n'existe pas au Rwanda. On y massacre des Rwandais tous les jours. Et même ceux qui quittent le pays sont tués. Dans la nuit du vendredi 16 au samedi 17 octobre, un Rwandais qui avait fui le pays, le major Robert, a été assassiné en Ouganda. Sa famille avait déjà été frappée : son père, sa tante. Lui, on lui a coupé la tête. Il y a douze jours. Son corps a été enterré sans sa tête.
Et pour l'opposition, la presse, les libertés politiques ?
Au Rwanda, si on est opposant politique, on est candidat à la mort. C'est ce qu'ils ont fait à beaucoup de gens. Prenez Victoire Ingabire, présidente des FDU. Elle a d'abord été emprisonnée parce qu'elle voulait faire campagne pour la présidentielle de 2010. Elle a été condamnée à 16 ans de prison, libérée huit ans plus tard et maintenue sous surveillance à Kigali. Il y a un an, elle a été réarrêtée : on l'accuse de vouloir faire un coup d'État parce qu'elle aurait lu un livre sur la manière de renverser un pouvoir sans armes. Elle est aujourd'hui en prison, à l'isolement.
C'est pour cela que je parle d'elle. C'est le secret : si vous voulez qu'une victime survive, il faut toujours en parler. Je parle d'elle, je parle d'Aimable Karasira, je parle de Déo Mushayidi, que j'ai aperçu en prison, puisqu'on n'a le droit de rencontrer personne.
Le Rwanda est horrible. La prison où j'étais comptait 10 000 détenus à mon arrivée ; quand je suis parti, deux ans et sept mois plus tard, il y en avait 18 000. Moi, j'étais dans une petite chambre, avec un lit pas plus grand que ça, sans fenêtre. Ce sont eux qui décidaient de la lumière. Parfois ils l'éteignaient à midi et la rallumaient à minuit, pour me faire souffrir psychologiquement. Le Rwanda est un enfer.
Le Rwanda est pourtant souvent présenté comme un modèle de développement et de stabilité. Pourquoi cette image résiste-t-elle aux critiques ?
Parce que Kagame achète tout. Il a acheté des politiciens étrangers, des journalistes. Il les paie. Il achète tout. On lui a même accordé l'organisation de la Formule 1.
Mais le Rwanda n'est plus celui d'il y a un an. La communauté internationale a commencé à ouvrir les yeux, et c'est ce que certains ignorent. Même la famille de Kagame est concernée. Une bonne partie de l'argent volé au pays était placée dans les pays occidentaux. Aujourd'hui, des biens sont confisqués, certains généraux sont sanctionnés, ils ne peuvent plus voyager ni obtenir de visas. Alors je me demande : que sera le Rwanda dans quatre ans, en 2030 ?
Vous ne croyez pas à l'organisation de la Formule 1 au Rwanda ?
Je ne vois pas où Kagame va trouver l'argent, puisque ces financements prennent fin. Et ce qu'il fait au Congo, c'est voler. Au fond, le Rwanda est là pour voler.
Washington a sanctionné mercredi le ministère rwandais de la Défense et l'institution financière Zigama pour leur soutien à l'AFC/M23. Comment lisez-vous ces sanctions ?
Ces sanctions sont un message, un message que la communauté internationale envoie à Kagame. S'il était malin, s'il était intelligent, il se retirerait du Congo sans y être forcé. Parce que le jour où il sera forcé de sortir du Congo, ce sera sa fin.
Malgré ces sanctions, l'armée rwandaise est toujours dans l'est de la RDC. Qu'est-ce qui peut pousser Kigali à partir définitivement ?
Beaucoup de choses peuvent être faites. Les Congolais doivent être sérieux et se battre pour leurs droits. Il y a aussi la communauté internationale : les États-Unis ont commencé à dire non à Kagame et à ses généraux. Et le Congo doit également faire de la diplomatie.
Vous dites « doit ». Cela sous-entend que ce n'est pas encore fait ?
Cela doit être fait, et continuer. Je crois que le message passe quand je vois les résultats. C'est pour cela que le Congo doit continuer à hausser le ton. Kagame saura un jour que les Congolais sont là.
Kigali justifie sa présence par la menace des FDLR. Cet argument tient-il, selon vous ?
Vous, Kigali vous dit cela, mais pouvez-vous en être convaincu ? Moi, je n'en serai jamais convaincu. Si Kagame prétend être allé au Congo à cause des FDLR, ces FDLR ont-elles attaqué le Rwanda à partir du Congo ? Non. Alors pourquoi prétendre qu'il est allé les poursuivre au Congo ?
Il dit prendre des mesures préventives. Mais les FDLR sont des Hutus qui ont fui le Rwanda parce qu'ils y étaient massacrés. Il les a poursuivis, il est allé les massacrer au Congo, et il continue à les massacrer au Congo. Est-ce normal qu'un pays envahisse un autre pays à la poursuite de réfugiés ?
Que cherche vraiment le Rwanda dans l'est de la RDC : des intérêts économiques, des objectifs politiques ?
La mission de Kagame au Congo, ce sont les minerais. Le monde entier le voit. Le Rwanda exporte des minerais. Mais produit-il réellement tous les minerais qu'il exporte ? Il y a une différence entre les minerais congolais et les minerais rwandais. Ce que le Rwanda vend à la communauté internationale, ce sont des minerais qu'il vole au Congo.
Les rapports de l'ONU documentent l'exploitation de minerais congolais au profit du Rwanda. Quel rôle joue cette économie dans la stabilité du régime ?
La stabilité du régime Kagame, c'est la corruption du reste du monde. Si Kagame est encore là, c'est parce qu'il corrompt presque tout le monde.
Croyez-vous que l'Accord de Washington et la résolution 2773 puissent aboutir au retrait des troupes rwandaises ?
Je le crois. Si les Américains ont commencé à sanctionner le ministère de la Défense, c'est un message que Kagame devrait prendre en compte, s'il est intelligent. On a vu Kadhafi, on a vu comment il est parti. On a vu Saddam Hussein : il a été là, mais il est parti. Lui aussi devrait être suffisamment prudent, suffisamment intelligent pour analyser la situation, voir comment les autres ont fini et envisager sa propre fin. Chaque chose a un début et une fin.
Kinshasa appelle les investisseurs et les sponsors sportifs à revoir leurs relations avec Kigali. Soutenez-vous cet appel ?
Je soutiens Kinshasa à 150 %.
Quel message adressez-vous aux Congolais de l'Est, qui vivent la guerre au quotidien ?
Mon message est très simple : battez-vous pour vos droits. Il ne faut jamais abandonner, il faut toujours se battre. Il y a un temps pour la persécution, et il y a un temps pour la liberté.
Et au président Tshisekedi ?
Je lui dirai que nous sommes avec lui, psychologiquement et physiquement, nous sommes de son côté. Et beaucoup de gens à qui j'ai parlé, y compris des diplomates, sont du côté de Tshisekedi.
Certains craignent que la critique du régime rwandais nourrisse les discours de haine contre les Tutsi dans la région. Que leur répondez-vous ?
C'est ce que prétend Kagame, qu'il est allé se battre pour les Tutsi. Or, les Tutsi ne sont pas tous du côté de Kagame. Les Banyamulenge sont des Tutsi, et ils ne sont pas tous pro-Kagame : beaucoup sont contre lui. Même au Rwanda : l'homme à qui on a coupé la tête, c'est un Tutsi. Comment Kagame peut-il prétendre se battre pour les Tutsi congolais, ougandais, tanzaniens ou burundais, alors qu'il massacre ses propres Tutsi ? C'est un discours mensonger. Ce qu'il dit et ce qu'il fait sont deux choses différentes.
Envisagez-vous un jour de retourner au Rwanda, et à quelles conditions ?
Rentrer au Rwanda, c'est mon rêve. C'est la terre de mes ancêtres, le pays de mon père, de mon grand-père, de mes arrière-grands-parents. C'est mon pays. Mais le danger est simple : Kagame a cherché ma tête, il a voulu me tuer par tous les moyens, et il n'en a pas encore eu l'occasion. Je sais que je mourrai un jour, mais je ne me rendrai jamais à Kagame. Je ne me rendrai jamais à personne. Je me battrai toujours jusqu'à la fin. Et ce ne sera jamais la fin avant la fin.