La décision de Joseph Kabila de prendre ouvertement la tête d'un mouvement politico-militaire n'a pas surpris les analystes Christian Moleka et Patrick Mbeko. Invités mardi 13 octobre du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, les deux observateurs de la vie politique congolaise ont estimé que plusieurs signaux annonçaient ce basculement, tout en livrant des lectures nuancées des motivations de l'ancien président.
Pour Christian Moleka, les indices étaient nombreux. Il cite notamment le rapport du Groupe d'experts des Nations unies publié en juin, qui « préparait les esprits », ainsi que l'orientation des récents discours de Joseph Kabila, annonciateurs selon lui d'une « décision intransigeante ». « L'interrogation était davantage de savoir si un autre mouvement serait créé à côté du M23 ou s'il resterait dans un M23 relooké », a-t-il expliqué.
L'analyste voit dans ce choix un « concours de circonstances ». D'abord, l'équation personnelle de Joseph Kabila, dont la mobilité est « très limitée » et qui fait face à une hostilité « assumée » de Kinshasa, ce qui lui laisse peu d'options politiques. Ensuite, le calcul de Kigali, qui, sous pression, aurait besoin de « reporter l'attention sur un autre acteur ». Enfin, l'enlisement des processus de paix : lorsque ceux-ci n'avancent pas, la surenchère peut devenir un moyen de « bousculer » le jeu pour recréer de nouveaux équilibres politiques.
Patrick Mbeko partage en partie cette analyse, mais insiste sur la responsabilité du pouvoir de Kinshasa. Selon lui, Joseph Kabila s'est senti acculé, « bousculé » par le régime, après sa condamnation par la justice congolaise et ce qu'il décrit comme le harcèlement de l'ancien président et de sa famille. Il y voit une « erreur tactique » de Kinshasa, invoquant Sun Tzu et L'Art de la guerre : placer un adversaire dans une position sans issue, c'est réveiller chez lui un instinct de survie qui le pousse à redoubler d'efforts.
L'analyste souligne également l'évolution du discours de Joseph Kabila. Lors de sa première sortie médiatique, l'ancien président avait adopté une posture offensive tout en laissant la porte ouverte au dialogue avec Kinshasa. Dans son discours de vendredi dernier, il l'a, selon Patrick Mbeko, « totalement » refermée, estimant qu'on ne peut plus raisonner le pouvoir. Une radicalisation qui s'inscrit dans un contexte régional marqué par les tensions entre la RDC et le Rwanda et par la posture jugée « ambiguë » de l'Ouganda. Pour expliquer le rapprochement entre Joseph Kabila et Kigali, l'analyste résume : « L'ennemi de mon ennemi est mon ami. »