Début 2024, au village Mukilango, situé à la rive droite du N’Djili, au fin fond de la commune de Mont-Ngafula, des travaux de construction de 1000 logements sociaux commencent. Ils sont exécutés par l’entreprise Turque MILVEST, le contracteur du marché. Financés à hauteur de 43.155.000 dollars américains, par le gouvernement congolais, ces infrastructures, dont la durée d’exécution était de 7 mois, devraient soulager 750 ménages frappés par des inondations des pluies des 12 et 13 décembre 2022, au quartier Matadi-Kibala dans la même municipalité.
Après deux ans et plusieurs mois, ACTUALITE.CD s’est rendu sur le chantier, censé terminer depuis septembre 2024. Sur place, c’est d’abord un silence radio. Aucun engin n’est en marche. Chargeuses, excavatrices, bétonnières et autres engins sont immobilisés dans un domaine pour le moins abandonné. A l’entrée, c’est à peine 4 éléments de la police qui surveillent la circulation des motos qui passent par là pour déboucher sur des villages avoisinant ce qui serait une énorme cité des sinistrés.
Agents en grève, chantier en ruine
Excepté la maison type, ces maisons préfabriquées encore inachevées, laissent déjà pousser des herbes sauvages. Rouillées à force d’être exposées aux intempéries, elles sont, pour la plupart, sans toit, ni porte ni fenêtre. L’installation électrique n’est pas non plus faite, le chantier renvoyant l’image d’une œuvre oubliée.

Sa sécurité est assurée par des hommes d’une agence dénommée Univers Service Congo, USC, en sigle, qui a signé un contrat avec MILVEST. Non payés depuis plusieurs mois, ces agents de sécurité meurent de faim. L’un d’eux a relaté à ACTUALITE.CD que les travaux de construction de 1000 maisons, qui se font « à dent de scie », sont à l’arrêt depuis plusieurs mois déjà, les ouvriers ayant décrété un mouvement de grève pour réclamer leur salaire.
« Je ne comprends pas ce pays. Nous apprenons que l’argent a été déjà décaissé, mais ici on ne veut pas payer les gens, les travailleurs sont même en colère et ont décidé d’aller en grève… beaucoup de mes collègues sont rentrés chez eux, abandonnant ce travail sans salaire. Quelle est cette femme qui peut accepter de vivre avec un homme qu’on ne paie pas ? Cette histoire est à la base des ruptures des foyers », s’indigne-t-il.
L’écho des riverains
Dans une vidéo, le chef du village Vunda-Mukilango du groupement Mbenkana, Ipipo Luzolo Blanchard, dénonce « le sabotage » du projet impulsé par le président de la République. De leur côté, quelques habitants, qui attendaient de pied ferme l’arrivée des sinistrés pour peupler ce coin inhabité de la capitale, soupçonnent un détournement des fonds, s’étonnant du temps que prennent ces travaux.

La version du maître d’oeuvre
L’Agence congolaise de la promotion immobilière (ACOPRIM), le maître d'œuvre de ce projet, assurait aussi la supervision de ce chantier interminable. A en croire une source au sein de cette agence, les travaux sont stoppés en raison d’une facture introduite par MILVEST, que l’Etat congolais traîne de payer. Notre source dédouane l’ACOPRIM, qui « n’a rien reçu dans le cadre de l’exécution de ses projets, en dehors des salaires et des frais de fonctionnement ».
« En décembre 2025, le ministre de l’Urbanisme et Habitat a lancé à Kinshasa la construction d’un immeuble R+3 pour l’Acoprim. Jusqu'à ce jour, le trésor n’a encore rien payé. Preuve que les travaux n'ont jamais commencé », soutient-il.
« Nous avions décaissé une vingtaine de millions sur un budget de 42 millions… »
Ministre des finances d’alors, Nicolas Kazadi avait effectué le premier décaissement qui avait permis le début des travaux au village Mukilango, du reste salués par l’opinion. Mercredi dernier, lors d’un space animé par le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala sur X, l’ancien argentier national a affirmé avoir décaissé « une vingtaine de millions sur un budget de 42 millions », soit au-delà de la moitié du coût global du projet conçu pour résoudre « une urgence humanitaire ».
Le premier décaissement avait permis à l'entrepreneur de démarrer les travaux et d'acheminer tous les équipements nécessaires pour terminer l'ensemble du projet…Et ensuite, je suis parti peu de temps après et j'ai constaté que ce projet était à l'arrêt, on a cherché à me calomnier en me faisant porter la responsabilité alors que c'était un des projets les plus novateurs parce que ça faisait longtemps que l'État n'avait plus construit de logements sociaux », s’est-il défendu.
Saluant une bonne affaire, Nicolas Kazadi révèle que ces 1000 maisons représentent chacune 400 mille dollars américains. Il justifie l'arrêt des travaux notamment par la négligence qui a donné lieu aux érosions, aux surcoûts, fustigeant la gestion problématique des projets «chez nous ».
Les paiements ont été poursuivis après mois. Et je suppose que c'est certainement parce que les paiements ont été ralentis, tout comme c'est l'habitude chez nous, que ces maisons ne sont peut-être pas encore terminées. Mais ça, je n'en sais rien », ajoute l’ex ministre national des finances.*

Le rapport accablant de la CPVS sur le projet
En juin 2024, Nicolas Kazadi fait ses adieux au ministère des finances. Une année et quelques mois après, en octobre 2025, un rapport relatif au projet dit « 1000 maisons » est publié. Il est signé par le Conseil présidentiel de veille stratégique (CPVS). Il accuse l’ancien ministre des Finances d’avoir orchestré une contractualisation irrégulière qui a entraîné un retard de trois ans et un gaspillage de 57 millions de dollars dans le projet de construction de 1 000 maisons préfabriquées à Mukilango, destinées à reloger les sinistrés de Matadi-Kibala.
Le rapport indique que le ministère des Finances, sous la direction de Nicolas Kazadi, a supervisé la sélection de l’entreprise turque MILVEST par un marché de gré à gré, sans l’aval de la Direction Générale du Contrôle des Marchés Publics (DGCMP) ni approbation du Premier ministre. Selon le CPVS, ce choix a empêché la mise en place d’un cabinet de contrôle indépendant, privant le chantier de toute supervision fiable. Les documents contractuels révèlent que la contractualisation a été faite en collaboration avec le ministère de l’Urbanisme et Habitat, au profit de l’entreprise MILVEST, qui a bénéficié de fonds publics sans livrer de résultats tangibles.
Le CPVS, qui évaluait à 16% l’exécution de l’ensemble des travaux, avait indiqué que les structures publiques chargées de la supervision, telles que l’ACOPRIM, le FONHAB et la CT-PDU, n’ont pas rempli leur rôle. Le FONHAB n’a certifié aucune facture, la CT-PDU s’est limitée à une présence symbolique, et l’ACOPRIM n’a exercé aucune supervision. Cette absence de cadre institutionnel clair a ouvert la voie à des dérives financières majeures : deux avenants signés en septembre 2023 ont par ailleurs fait grimper le coût du projet de 37,8 millions USD à 57,48 millions USD, sans modification substantielle du volume ou de la nature des travaux, renforçant les soupçons de gestion opaque.
Le sort des sinistrés
Malgré l’annonce, qui était perçue comme un ouf de soulagement pour plus de 700 familles que les pluies ont privé d’habitation, les sinistrés doivent encore attendre. Un agent du bureau du chef coutumier du village Mukilango avait affirmé à ACTUALITE.CD que ces Kinois descendent de temps en temps sur le chantier afin de voir de visu l’évolution de construction des maisons qu’ils habiteront. D’après nos sources, ces sinistrés, auxquels le président Tshisekedi avait rendu visite en décembre 2022, sont sur le point d’entamer des manifestations en vue de réclamer l’achèvement de leur site. Toutes nos tentatives de recueillir la version des faits du directeur général de l’ACOPRIM, de MILVEST et du ministère de l’urbanisme et habitat ont été vaines.
Samyr LUKOMBO