Invité mercredi du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, le professeur Tharcisse Loseke Nembalemba a livré un récit détaillé et jusque-là peu documenté : celui d'une tentative, en janvier 1988, de faire déclarer fou Etienne Tshisekedi par le régime de Mobutu, un épisode qui a également conduit le neurologue congolais tout droit en prison.
Selon son récit, tout commence après l'agression d'Etienne Tshisekedi, violemment frappé à la tête lors d'un meeting au Pont Kasa-Vubu. Emmené à la prison de Makala puis présenté à un magistrat pour être entendu sous PV à la Cour de Sûreté de l'État, l'opposant se serait mis à injurier copieusement le magistrat, Singa Udjuu, alors président du Conseil judiciaire, ainsi que Mobutu lui-même. « Pendant tout le temps qu'il était là, il ne faisait qu'insulter tout ce monde-là », raconte Tharcisse Loseke. C'est cette diatribe qui aurait convaincu les autorités de l'époque de faire passer Tshisekedi pour un malade mental : « On a dit à Mobutu : "Tshisekedi est devenu fou, donc il faut qu'on l'examine rapidement pour confirmer le diagnostic" », relate-t-il.
C'est ainsi qu'une réquisition d'expertise médicale est ordonnée par le procureur Mongolu, et que Tharcisse Loseke, alors médecin et professeur au CNPP, se retrouve mobilisé pour examiner l'opposant, escorté ce jour-là par quatre jeeps de la garde civile. Le professeur décrit un examen marqué par une anecdote restée gravée dans sa mémoire : Tshisekedi, refusant de s'alimenter depuis trois jours par crainte d'un empoisonnement, n'aurait accepté de manger qu'après que le médecin lui a lui-même acheté de la nourriture. « Je ne mange pas si je ne vois pas la personne qui m'amène à manger. Où est-ce que je risque de mourir comme ça, d'un empoisonnement ou de quelque chose ? », aurait dit l'opposant, avant de partager avec lui, selon Loseke, « un moment convivial ».
Au terme d'un examen ayant duré toute une journée, jusqu'à 17 heures, le verdict médical est sans appel : « Le rapport était que monsieur Tshisekedi était sain de corps et d'esprit. Il n'avait aucun problème mental. Il était tout simplement en colère, en rage contre ceux qui ont ordonné son assassinat à la place Kasavubu », affirme le professeur Loseke, ajoutant : « Quelqu'un qui est en colère, il peut proférer des insultes ou n'importe quoi. Et on l'a pris pour un fou. »
Mais ce rapport, transmis au procureur général via le recteur, aurait rapidement suscité les foudres du pouvoir. Selon Tharcisse Loseke, Singa Udjuu aurait exigé qu'un second rapport soit rédigé, sans son implication cette fois, pour déclarer Tshisekedi fou. « J'ai reçu monsieur Singa chez moi, et beaucoup d'autres personnalités que je ne citerai pas, pour me demander absolument de modifier le rapport [...]. J'ai refusé », raconte-t-il. Une version qui aurait ensuite été présentée à Mobutu à Gbadolite, provoquant la colère du chef de l'État, convaincu, selon Loseke, que le recteur et lui s'étaient organisés pour que le « bon rapport » circule avant celui de Singa.
« C'est comme ça qu'en revenant de Gbadolite, Singa m'a arrêté », affirme le professeur, qui dit avoir passé une semaine au cachot du Casier judiciaire, en sous-sol. Sa libération n'aurait été rendue possible, selon lui, que « n'eût été les médias internationaux et surtout l'activisme de monsieur Marcelo Tshilombo », neveu d'Etienne Tshisekedi.
Le professeur Loseke conclut son récit sur une anecdote marquante : de retour du CNPP, il aurait proposé à Tshisekedi d'aller se faire soigner à la clinique Ngaliema pour sa blessure à la tête, ce que l'opposant aurait refusé, préférant rester en détention : « Docteur, ne m'envoyez pas dans un hôpital, je préfère rester en prison, puisque Mobutu aura plus peur de moi en prison que s'il apprenait que j'étais dans un hôpital », lui aurait alors confié Tshisekedi, avant de lui lancer : « Docteur, vous êtes courageux, je vois que vous n'êtes pas n'importe quel médecin [...]. Je préfère vous revoir quand je vais sortir. »