Confrontée déjà à l’activisme des groupes armés locaux et étrangers, la province de l’Ituri fait désormais face à l’épidémie de maladie à virus Ebola, qui s’étend également aux provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, ainsi qu’en Ouganda voisin, rendant davantage cette province et ses populations fragiles et vulnérables dans l’Est de la République démocratique du Congo.
Intervenant lors d’un briefing conjoint avec le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, le ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévoyance sociale, Samuel Roger Kamba, à Bunia, chef-lieu de la province de l’Ituri et épicentre de la maladie, le gouverneur militaire de l’Ituri, le lieutenant-général Johnny Luboya Nkashama, a dressé un bilan détaillé de l’évolution sécuritaire de la province depuis son arrivée en mai 2021, période au cours de laquelle l’état de siège a été proclamé dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu.
Dans son exposé, vendredi 29 mai 2026, le gouverneur Johnny Luboya a rappelé qu’à son installation, la situation était particulièrement critique.
"Je suis arrivé ici le 11 mai 2021. Dans la ville de Bunia, qui constituait alors le centre de gravité de la province, seul le centre-ville était sécurisé. Tous les alentours étaient sous l’insécurité. J’ai donc commencé par pacifier Bunia et ses environs afin de pouvoir moi-même travailler sereinement avec la population. Ensuite, je me suis attaqué aux axes routiers. La RN27 était fermée. Avec mon équipe, nous avons rouvert cet axe, de Bunia jusqu’à Mahagi. Nous avons également rouvert l’axe de Bunia jusqu’à Komanda. La première étape a donc été de sécuriser Bunia, puis de rouvrir les grands axes, notamment la RN27", a déclaré le gouverneur militaire de l'Ituri.
Revenant sur son premier voyage hors de Bunia vers Nyakunde, il a révélé qu’il n’y avait pratiquement aucune population. À son arrivée, dit-il, il n’avait trouvé que quatre vieilles dames hemas qui ne pouvaient ni quitter ni fuir l’hôpital de Nyakunde. Elles attendaient simplement la mort. Selon lui, tout avait été incendié et il ne pouvait même pas organiser de meeting.
"J’ai alors fait venir quelques femmes téméraires depuis Komanda. Le premier meeting que j’ai tenu s’est déroulé devant une trentaine de femmes venues de Komanda. Lors d’un deuxième déplacement, je suis allé vers Aru en passant par Djugu-centre, Ngote puis Katanga. Entre Ngote et Djalasiga, il n’y avait pratiquement aucune population. À Katanga, les populations Lendu qui s’y trouvaient sont venues me présenter trois petites filles âgées d’environ cinq ou six ans. Ces populations vivaient dans la brousse. Je leur ai promis que je reviendrais dans les trois mois afin de les aider à retourner chez elles. Je suis allé jusqu’à Aru", a-t-il relaté dans son intervention.
Après l’ouverture des grands axes, le gouverneur militaire Johnny Luboya a fait savoir qu’il se concentrait désormais sur la récupération des agglomérations et des localités occupées par les groupes armés dans la province de l’Ituri.
"Le principal groupe contre lequel nous avons combattu était la CODECO, composée essentiellement de miliciens Lendu. Ici, les groupes armés sont souvent à caractère communautaire. Nous les avons délogés de Bambou, Kobu, Libri et Nyangarayi. À l’époque, il était impossible d’accéder à Mongbwalu, je suis le premier gouverneur à être arrivé à Mongbwalu et à faire réhabiliter la route. Vers l'Est, il y a Boga et Tchabi étaient incendiés presque quotidiennement par les ADF. Nous avons récupéré Boga et Tchabi, qui sont aujourd’hui devenus des zones de retour. Mambasa a été également retrouvé le calme", a-t-il expliqué dans son intervention.
Et de poursuivre :
"Pour résumer, les territoires d’Aru et de Mahagi étaient relativement calmes, les principaux problèmes concernaient Djugu, Irumu et un peu Mambasa, notamment en raison des infiltrations des ADF en provenance du Nord-Kivu sur la RN4, entre Komanda et Luna, les populations se souviennent certainement qu’en une seule attaque plus de cent véhicules pouvaient être incendiés. Des bus et des camions étaient brûlés. C’était une situation terrible, aujourd’hui, cette route est non seulement ouverte, mais elle a aussi été réhabilitée, les populations peuvent circuler librement de Komanda à Luna puis vers Beni".
Par ailleurs, dans sa stratégie de résolution de la crise, au-delà de l’aspect militaire, le lieutenant général Johnny Luboya a révélé que le dialogue occupe également une place de choix. Une occasion pour lui de revenir sur les différentes initiatives de dialogue menées depuis son arrivée à la tête de la province.
"Après de violents combats contre la CODECO et le FPIC qui occupait notamment Nyakunde nous avons choisi une approche globale combinant l’action militaire et l’approche non militaire. Cette approche comprenait notamment le dialogue, nous avons organisé des discussions au Kenya avec les groupes armés. Ensuite, nous sommes revenus en Ituri où nous avons lancé le processus d’Aru I. Aru I a permis d’obtenir une accalmie. Cet accord a été conclu le 1er juin 2023. Tous les groupes armés s’y sont engagés, à l’exception du groupe Zaïre qui n’y avait pas participé, allié à la communauté Hemas", a-t-il fait savoir dans son intervention.
Et d'ajouter :
"Par la suite, nous avons organisé Aru II le 28 juin 2025. Retenez qu’entre le 1er juin 2023 et le 28 juin 2025, nous avons connu une période d’accalmie. En 2025, le groupe Zaïre nous a rejoints et cette accalmie s’est poursuivie.Malheureusement, le 9 février 2025, le groupe Zaïre a attaqué un village Lendu appelé Are, nous les avons délogés. C’est au lendemain de ces combats qu’est né le mouvement CRP, le leader du CRP se trouve aujourd’hui en Ouganda".
Poursuivant son intervention, Johnny Luboya a indiqué qu’à partir de ce moment-là, les membres du CRP ont commencé à commettre des tueries dans le territoire de Djugu, notamment à Djugu-centre. Selon lui, d’importantes opérations militaires ont été menées contre eux. Ils se sont ensuite repliés vers le littoral de Nyamamba, en direction de Mahagi-Port. Pendant près de sept mois, des combats acharnés ont été menés contre eux.
"Après leur défaite, ils se sont finalement repliés à Bule, village de Thomas Lubanga. Thomas Lubanga représente aujourd’hui, selon nous, la principale menace. Aujourd’hui, le CRP a été chassé de Mabanga et se trouve principalement à Bule, dans le village de Thomas Lubanga, à une dizaine de kilomètres de cette localité. Depuis Bule, ils mènent parfois des incursions vers Drodro, vers Katoto, vers Lova mais ils sont à Bule et ils nous attaquent, je voudrais que vous reteniez un élément important : ces attaques sont souvent lancées à partir des sites de déplacés, les assaillants sortent des sites, nous attaquent, puis retournent s’y réfugier. Aujourd’hui, la principale zone d’insécurité reste donc le nord du territoire de Djugu, autour de Bule et de ses environs", a-t-il fait remarquer dans son intervention.
À en croire cet officier général des FARDC, la résurgence de l’activisme des ADF constatée à Mambasa fait suite à leurs incursions en provenance de la province du Nord-Kivu, et des efforts sont en cours pour tenter de reprendre la situation en main.
"Nous avons récemment connu une résurgence des activités des ADF. Ces derniers ont quitté le Nord-Kivu pour se diriger vers Mambasa, où ils ont attaqué un site minier de Muchacha à Mambasa ainsi que plusieurs villages. J’ai immédiatement donné des instructions au commandant du secteur concerné afin d’organiser les opérations militaires nécessaires. Aujourd’hui, les ADF ne sont plus présents dans cette zone. Ils semblent, ils ont tendance plutôt à retourner vers le Nord-Kivu. C’est dans ce contexte que vous avez appris leur récente attaque vers Makeke"a-t-il fait savoir lors de son intervention.
Et de poursuivre :
"Ainsi, les principaux foyers d’insécurité actuels sont :Makeke ; les environs de Muchacha et nous avons Djugu. Ce sont les trois principaux points où subsistent encore des problèmes sécuritaires. Pour le reste :Mahagi est calme ; Aru est calme ; Djugu plus au moins calme sauf à Bule et nous avons Irumu qui est calme et nous avons Mambasa qui est un peu en insécurité et là ce sont des petites attaques, sporadiques malheureusement avec beaucoup de morts".
En date du 15 mai 2026, une épidémie d’Ebola a été confirmée dans la province de l’Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo. L’OMS a déclaré cette épidémie comme une urgence de santé publique de portée internationale. Il s’agit d’une souche rare du virus pour laquelle il n’existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique.
Les conflits, les importants mouvements de population ainsi que la faiblesse du contrôle gouvernemental rendent difficiles le traçage des contacts et les efforts de riposte, tout en augmentant le risque de propagation à d’autres régions du pays et aux pays voisins. La grave situation humanitaire dans la région, où plus de 26 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, accroît davantage leur vulnérabilité. La malnutrition, les déplacements de population et la fragilité des services de santé contribuent à un risque élevé d’infection et de mortalité.
Clément MUAMBA