La guerre qui sévit dans l’Est de la République démocratique du Congo continue de faire des victimes au-delà du champ de bataille. Selon Reporters sans frontières (RSF), au moins cinq journalistes ont été tués au cours des cinq dernières années dans cette partie du pays. L’organisation note que les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri restent « l’épicentre du danger » pour les professionnels de l’information dans la région des Grands Lacs.
Lors d’une conférence de presse tenue ce jeudi 26 mars à Kinshasa, l’organisation de défense de la liberté de la presse a présenté un rapport intitulé : "Dans la peau d’un journaliste des Grands Lacs", consacré à la situation du journalisme dans la région. Sur les sept journalistes assassinés dans les pays des Grands Lacs depuis 2021, cinq l’ont été en RDC, tous dans l’Est du pays, théâtre d’un conflit armé persistant.
RSF cite notamment les cas de Barthélemy Kubanabandu Changamuka de CORAKI FM, tué le 9 mai 2021, Héritier Magayane de la RTNC, assassiné le 8 août 2021, Joël Musavuli de la RTCB, tué le 14 août 2021, et plus récemment Patrick Adonis Numbi de Pamoja TV, abattu le 7 janvier 2025. Ces journalistes travaillaient dans des zones particulièrement exposées à l’insécurité, où groupes armés, forces régulières et tensions politiques créent un environnement hostile à la liberté d’informer.
« La guerre à l’Est de la RDC est l’épicentre du danger. C’est la zone du pays, mais aussi de la région, qui concentre le plus d’exactions contre les journalistes », souligne Jeanne Lagarde, Responsable régionale plaidoyer et rédactrice du rapport. Elle évoque également des cas de radios détruites, de menaces directes, d’agressions physiques, de disparitions forcées et d’assassinats souvent commis dans l’impunité.
Les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri apparaissent comme les plus touchées, en raison notamment de la multiplicité des groupes armés actifs et de l’intensité du conflit.
Dans son rapport, RSF évoque l’existence de « prédateurs de la liberté de la presse », en citant notamment des membres du mouvement rebelle M23, mais également des autorités politiques.
L’organisation précise toutefois qu’il ne s’agit pas d’établir une équivalence entre les acteurs. « On ne met pas au même niveau les exactions commises par le M23 et la responsabilité du chef de l’État », explique Jeanne Lagarde.
Et d’ajouter :
« La responsabilité politique du chef de l’État tient au fait qu’il incarne l’autorité publique garante de la protection des journalistes et de la lutte contre l’impunité. Mais il s'avère que les exactions actuellement en RDC sont les plus nombreuses comparativement à la région des Grands Lacs, notamment dû au conflit à l'Est ».
RSF pointe également certaines exactions attribuées aux forces de sécurité, notamment dans l’Est du pays, où les Forces armées de la RDC (FARDC) sont accusées d’atteintes à la liberté de la presse dans un contexte de guerre caractérisé par une forte pression sur les sources d’information.
Tshisekedi vs Kabila : une amélioration relative, mais fragile
Comparativement à la période de Joseph Kabila, RSF observe une légère amélioration de la situation globale de la liberté de la presse sous la présidence de Félix Tshisekedi, notamment en ce qui concerne le classement international du pays. La RDC figure actuellement à la 133e place dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2025.
Certaines réformes ont été saluées, notamment l’adoption d’une nouvelle législation sur la presse qui, bien que n’ayant pas totalement dépénalisé les délits de presse, marque une évolution jugée « plutôt favorable ».
Cependant, l’organisation estime que ces avancées restent insuffisantes face à la gravité des violences commises dans les zones en conflit. Le nombre de journalistes tués ces cinq dernières années illustre, selon elle, la persistance d’un climat de risque élevé pour les professionnels des médias, particulièrement dans l’Est du pays.
Sous Joseph Kabila, la RDC avait régulièrement été critiquée pour des arrestations arbitraires de journalistes, la fermeture de médias et des restrictions administratives. Si ces pratiques ont diminué selon RSF, la persistance des violences dans les zones de guerre montre que la sécurité des journalistes demeure un défi majeur.
Des journalistes confrontés à la peur et au découragement
Face à ces risques, de nombreux journalistes envisagent d’abandonner la profession, faute de moyens et de protection suffisante.
« Beaucoup de journalistes nous témoignent de leur envie d'arrêter, de quitter par manque de moyens ou motivation », confie Jeanne Lagarde.
RSF rappelle l’importance du rôle du journalisme dans un contexte marqué par la désinformation et les conflits. L’organisation cite notamment le message du journaliste Stanis Bujakera, qui, après sa détention, avait insisté sur le fait que « l’information fiable demeure un rempart essentiel ».
Pour RSF, la solution passe notamment par la mise en réseau des journalistes, le développement d’initiatives de fact-checking et la mise en place de mécanismes d’alerte pour renforcer leur sécurité.
Le rapport formule plusieurs recommandations à l’attention des autorités congolaises, des organisations régionales africaines et des partenaires internationaux. Parmi les priorités figurent la mise en place de mécanismes de protection des journalistes, le renforcement des enquêtes sur les crimes commis contre les professionnels des médias et la lutte contre l’impunité.
« Ce rapport n’a pas vocation à rester lettre morte », a insisté Jeanne Largade, qui dit que l’organisation souhaite engager un dialogue avec les autorités afin d’améliorer les conditions d’exercice du journalisme dans la région.
James Mutuba