Kinshasa : à l’heure de l’iftar, la solidarité plus forte que la crise ?

Rassemblement des musulmans à Bunia/Ph ACTUALITE.CD

Le Ramadan, débuté le 18 février, est arrivé à son terme. Ce mois sacré, rythmé par le jeûne quotidien de l’aube au coucher du soleil, constitue l’un des cinq piliers de l’islam. Il s’achève avec l’Aïd el-Fitr, la "fête de la rupture", qui marque le début du mois de Chawwal, le 10e dans le calendrier lunaire musulman.

Moment de joie et de communion, cette célébration réunit familles et proches autour de la prière rituelle et de repas festifs. Les fidèles échangent des vœux, notamment "Aïd Moubarak" (fête bénie), dans une atmosphère de partage et de convivialité.

L’Aïd el-Fitr est également marqué par un geste de solidarité essentiel : la zakat al-Fitr. Cette aumône obligatoire permet aux plus démunis de célébrer dignement la fête et rappelle l’importance de la charité dans la tradition islamique.

Au-delà de son caractère religieux, l’Aïd el-Fitr revêt une dimension universelle. Partout dans le monde, les musulmans célèbrent des valeurs communes de partage, de générosité et de fraternité, même si les traditions varient selon les cultures. 

Des tables ouvertes au cœur de la ville 

À mesure que le soleil décline sur Kinshasa, une effervescence particulière s’installe aux abords de certaines mosquées et espaces publics.Des nattes sont étendues à même le sol, des assiettes s’alignent et des bouteilles d’eau circulent de main en main. Quelques minutes avant l’appel à la prière, les regards se tournent vers l’horizon. Puis, dans un silence chargé d’attente, la rupture du jeûne s’opère.

En cette fin de Ramadan, ces lieux d’iftar collectif attirent chaque soir des dizaines, parfois des centaines de personnes. Jeunes, familles, travailleurs ou simples curieux s’y retrouvent pour partager un repas souvent modeste, mais profondément symbolique. Ces instants dépassent largement le cadre religieux.

« Ici, on ne demande pas qui tu es. Que tu sois musulman ou non, si tu es là au moment de l’iftar, tu manges avec nous », confie Ibrahim Diallo, rencontré devant une mosquée de Matete.

Autour de lui, dattes, bouillie et pain circulent, parfois accompagnés d’un plat chaud. Pour beaucoup, ce repas partagé est devenu une bouffée d’oxygène dans un quotidien marqué par les difficultés économiques.

Un message d’égalité et de vivre-ensemble

Derrière cette chaleur humaine, la réalité économique reste bien présente.

« Avant, nous pouvions préparer des repas plus consistants », explique Aïcha.

Et d’ajouter : 

« Aujourd’hui, les prix ont augmenté. Nous faisons avec les moyens disponibles, mais nous refusons de laisser quelqu’un repartir sans avoir mangé ».

Pour maintenir ces initiatives, les organisateurs s’appuient essentiellement sur des dons, souvent irréguliers. Malgré ces contraintes, la mobilisation reste forte.

Dans cette mosquée, la fréquentation a même augmenté cette année.

« Il y a plus de monde que d’habitude, y compris des personnes en situation difficile », observe Muhammad, responsable de la mosquée. Une évolution qui souligne le rôle social croissant de ces iftars collectifs dans une ville où les mécanismes d’entraide institutionnels restent limités.

Au-delà de l’aspect matériel, ces rassemblements portent une forte portée symbolique.

« L’iftar collectif est encouragé dans l’islam. C’est un moment de partage et d’égalité : riches et pauvres s’assoient ensemble et mangent la même chose », rappelle Moustafa.

Mais ce qui marque le plus reste l’ouverture. À proximité des fidèles, des non-musulmans acceptent volontiers une assiette.

« Je ne suis pas musulman, mais je viens souvent ici pendant le Ramadan. L’accueil est sincère. Cela montre que le vivre-ensemble est possible », témoigne Jean-Paul, habitant du quartier.

Dans une ville souvent décrite à travers ses défis, ces scènes offrent une autre image de Kinshasa : celle d’une solidarité discrète, mais bien réelle. Une solidarité qui, malgré le manque de moyens, s’organise pour ne laisser personne de côté.

À l’heure de l’iftar, Kinshasa semble suspendre ses inégalités pour laisser place à l’essentiel : le partage.

L’iftar, un rituel aux multiples dimensions

L’iftar, également appelé eftari ou iftor selon les régions, marque chaque soir la rupture du jeûne durant le Ramadan, neuvième mois du calendrier lunaire islamique. Ouvert à tous, sans distinction d’âge, de genre ou d’origine, il symbolise la fin quotidienne de l’abstinence.

Au-delà du repas, il s’accompagne souvent de moments de convivialité : récits, prières, échanges, voire célébrations. Il renforce les liens familiaux et communautaires, tout en favorisant la solidarité et l’inclusion sociale. Même ceux qui ne jeûnent pas peuvent y prendre part.

La transmission de ces pratiques se fait principalement au sein des familles, à travers l’observation et la participation. Les plus jeunes sont souvent impliqués dans la préparation des repas, apprenant ainsi les valeurs du jeûne, du partage et de l’entraide.

James Mutuba