En République démocratique du Congo, une nuit de bougies a été organisée pour rendre hommage aux victimes, rappeler les crimes commis au cours de trois décennies de conflits et lancer un appel renouvelé à la justice. C’est dans ce cadre qu’Amnesty International, organisation non gouvernementale internationale de défense des droits humains, en partenariat avec des organisations de la société civile, a lancé, jeudi 1er octobre, la campagne « Six millions de voix pour la justice au Congo ». Organisée à l’Échangeur de Limete, à Kinshasa, la soirée a réuni des représentants de la société civile, des jeunes, des parlementaires, des membres du mouvement Amnesty International, des partenaires ainsi que des personnes directement touchées par les conflits en République démocratique du Congo.
Selon les organisateurs, cette campagne entend mobiliser l’opinion publique autour de la lutte contre l’impunité et de la nécessité de mettre en place un mécanisme judiciaire internationalisé, indépendant et impartial, destiné à enquêter sur les crimes de droit international commis en RDC et à poursuivre leurs principaux responsables.
La cérémonie a accordé une place de choix à la mémoire des victimes et à la parole des personnes survivantes. Amnesty International rappelle que le Rapport Mapping des Nations unies, publié en 2010, a documenté de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire commises en RDC entre 1993 et 2003. Pour l’organisation, l’absence de réponses judiciaires suffisantes continue de laisser de nombreuses victimes et personnes survivantes dans l’attente de vérité, de justice et de réparations.
« Nous sommes réunis avec les survivants, les familles des victimes, les organisations de la société civile et d’autres partenaires pour exprimer notre solidarité avec le peuple congolais. C’est avant tout un moment de mémoire, de reconnaissance et de solidarité. Nous nous réunissons pour honorer les millions de personnes touchées par des décennies de conflits et de violations des droits humains dans ce pays. Chaque bougie que nous allons allumer ce soir représente une vie, une histoire, une famille, une communauté et une voix qui compte », a affirmé Flavia Mwangovya, directrice régionale adjointe d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe Flavia Mwangovya a insisté sur la dimension mémorielle de l’initiative, mais aussi sur la nécessité de transformer cette mémoire en action.
Selon elle, la présence des personnes venues participer à cette rencontre témoigne de l’appropriation de la démarche initiée par son organisation.
« Nous sommes réunis non seulement pour nous souvenir, mais aussi pour affirmer que les victimes et les survivants ont droit à la vérité, à la justice et à la réparation. C’est normalement un jour de travail, un moment où vous pourriez être en famille, mais vous êtes très impliqués dans cette cause, vous partagez cet objectif et vous avez un engagement très fort. Parmi vous, beaucoup sont des victimes ou connaissent quelqu’un qui l’est. « D’autres sont ici en tant que Congolais ou Africains par solidarité avec toutes les victimes des conflits cycliques que nous avons vécus dans ce pays », a ajouté cette activiste des droits de la personne et cadre d’Amnesty International.
Pour ses initiateurs, le lancement du 1er octobre constitue le point de départ d’une mobilisation appelée à se poursuivre pendant deux ans. La campagne prévoit notamment des initiatives dans plusieurs villes et pays, avec pour objectif de voir le mouvement s’étendre progressivement à d’autres villes et aux différentes sections d’Amnesty International.
« Nous lançons ce soir la campagne “Six millions de voix pour la justice au Congo”, mais nous n’allons pas nous arrêter là. C’est une campagne qui va durer deux ans. J’espère qu’après aujourd’hui, nous aurons d’autres initiatives au niveau national. Vendredi, nous aurons également une initiative à Bruxelles. En tant qu’Amnesty International, en tant que mouvement, nous allons voir comment allumer ces bougies dans chaque ville, dans les pays où nous avons une unité nationale, une section. J’espère que chaque lumière allumée ce soir sera un acte de mémoire, un geste de solidarité et une promesse collective : celle de poursuivre la quête de justice jusqu’à ce que la dignité des victimes soit pleinement reconnue et respectée », a affirmé Flavia Mwangovya
Par ailleurs, la campagne d’Amnesty International s’accompagne d’une série de revendications. L’organisation demande de faire de la création d’un mécanisme judiciaire internationalisé une priorité, par exemple sous la forme d’un tribunal hybride, afin d’enquêter sur les crimes de droit international commis sur le territoire de la RDC entre 1993 et 2003, tels que documentés dans le Rapport Mapping, et d’en poursuivre les responsables. Amnesty International appelle également à continuer de renforcer les juridictions civiles nationales, notamment par l’adoption d’une loi créant des chambres mixtes au sein des cours d’appel. Ces juridictions pourront enquêter sur les crimes de droit international commis sur le territoire de la RDC et en poursuivre les responsables, y compris pour les crimes commis dans le cadre des conflits récents dans l’est du pays.
Pour Amnesty International, il faut également garantir aux victimes et aux personnes survivantes des réparations adéquates, effectives et rapides, comprenant notamment l’indemnisation, la réadaptation, la restitution et des mesures symboliques propres à rétablir leur dignité et à répondre à l’ensemble des préjudices subis. Selon l’organisation, ces réparations doivent être centrées sur les victimes et les personnes survivantes, tenir compte des questions de genre et être conçues et mises en œuvre avec la participation effective des victimes et des communautés touchées.
Dans sa démarche, Amnesty International insiste également sur la protection des populations civiles et la nécessité de garantir une aide humanitaire suffisante, rapide et sans entrave à toutes les communautés touchées par les conflits en RDC. Pour le mouvement, cela suppose de protéger les personnes déplacées et de garantir l’accès à la nourriture, à un abri, aux soins de santé, à l’eau, à l’éducation et à un soutien psychosocial. Selon Amnesty International, toutes les parties doivent faciliter l’accès humanitaire et accorder une attention particulière aux personnes les plus exposées, notamment les personnes survivantes de violences sexuelles et les communautés déplacées à plusieurs reprises.
Dans le même registre, l’organisation appelle à faire du 1er octobre une Journée mondiale de réflexion et d’action sur les crimes de droit international commis en RDC. Selon Amnesty International, en reconnaissance des souffrances endurées par la population congolaise, cette journée rendrait hommage aux victimes, réaffirmerait la nécessité de lutter contre l’impunité et inviterait à tirer les leçons des atrocités passées et actuelles. Pour l'Organisation, ça sera également un temps fort de sensibilisation, d’éducation et de solidarité à l’échelle mondiale, ainsi qu’un moment de renouvellement des engagements en faveur de la justice, de l’établissement des responsabilités et de la prévention de nouveaux crimes.
Depuis plus de trois décennies, la population de la République démocratique du Congo est confrontée à de graves violations des droits humains et à des crimes de droit international commis par des groupes armés, des milices ainsi que des forces nationales et étrangères. La situation sécuritaire s’est également aggravée avec la résurgence de l’AFC/M23 et la prise de contrôle de vastes territoires dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
Clément MUAMBA