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RDC : Carly Nzanzu Kasivita alerte sur la "mutation" des ADF en groupe terroriste structuré et plaide pour une autodéfense locale encadrée par l'État

Ph. Pascal Mulegwa

Lors d'un Space live organisé mardi par Stanis Bujakera Tshiamala, le député national Carly Nzanzu Kasivita, vice-président de la commission défense et sécurité de l'Assemblée nationale, a livré une analyse détaillée et sans concession de l'expansion des Forces démocratiques alliées (ADF) dans l'est de la RDC, mettant en garde contre un groupe armé aujourd'hui plus fort, mieux organisé et davantage connecté à des réseaux terroristes internationaux qu'il y a cinq ans.

Un groupe qui a "muté" en menace terroriste régionale

Interrogé sur l'évolution du mouvement, le parlementaire a affirmé que les ADF bénéficient désormais du soutien de combattants venus de plusieurs pays de la région, Mozambique, Kenya, Ouganda, Rwanda et Burundi, et parviennent à opérer dans quatre provinces congolaises. Il a rappelé la genèse du mouvement, né dans les années 1990 en Ouganda, comme un groupe armé réfractaire au pouvoir de Yoweri Museveni, sans visée terroriste à l'origine. 

Selon Carly Nzanzu Kasivita, c'est au fil du temps, sous l'effet de la mondialisation et de la sollicitation de fondamentalistes islamistes extérieurs, que les ADF ont développé leur capacité organisationnelle pour se muer en organisation capable d'actions de sape et de terrorisme, y compris par le recours à la technologie. « Nous ne devrions plus considérer ce groupe comme des dissidents qui veulent avoir un pouvoir en Ouganda », a-t-il insisté, appelant la République à reconnaître pleinement la nature de cette menace.

Une économie de guerre fondée sur la terreur et l'extorsion

Le député a détaillé les nouvelles sources de financement du groupe, qui impose dans les zones qu'il contrôle, notamment le territoire de Mambasa, des taxes dites "de survie", sous peine de mort pour quiconque refuse de s'acquitter. Il a également évoqué les attaques récentes menées à Mambasa et à Lubero contre des exploitants aurifères, y compris européens, ainsi que contre des producteurs de cacao, signe selon lui d'une diversification des sources de revenus du groupe armé.

Une guerre longue, un renseignement à renforcer

Sur le plan opérationnel, Carly Nzanzu Kasivita a reconnu la persistance de lacunes dans le renseignement militaire face à un ennemi qui évite le contact frontal, planifie ses actions et frappe par surprise dans des villages isolés avant de disparaître. Il a plaidé pour un renforcement des moyens technologiques et de la coopération bilatérale et multilatérale, estimant que le renseignement reste l'outil le plus efficace pour neutraliser des cellules ADF, y compris au-delà des frontières congolaises. Il a par ailleurs mis en garde contre tout retrait prématuré des forces ougandaises engagées dans les opérations conjointes, qui laisserait, selon lui, un vide sécuritaire immédiatement exploité par le groupe armé pour reprendre les zones reconquises.

Une autodéfense locale, mais "étatique" et non communautaire

Le parlementaire a détaillé sa proposition de comités de défense locale, qu'il présente comme une réponse structurée de l'État associant les communautés victimes des exactions, et non comme une démarche communautaire livrée à elle-même. Interrogé sur le risque de dérive vers des logiques proches de celles observées avec les groupes d'autodéfense Wazalendo, il a insisté sur la distinction : selon lui, il s'agit d'une "solution derrière" les opérations militaires régulières, et non d'un substitut à celles-ci, l'objectif étant d'éviter que les populations restent sans protection dans les zones où l'armée ne peut être durablement présente.

Un contrôle parlementaire aux limites reconnues

Interrogé sur le rôle de l'Assemblée nationale dans le suivi de cette guerre, Carly Nzanzu Kasivita a admis les limites du contrôle exercé par les députés sur la conduite opérationnelle des opérations militaires, qui relève de l'état-major général et échappe en grande partie au Parlement, faute de disposition constitutionnelle permettant de convoquer directement les chefs militaires devant la représentation nationale. Il a toutefois indiqué que la commission défense et sécurité entretient des échanges réguliers avec le ministre de la Défense et a appuyé l'adoption de la loi de programmation militaire comme réponse structurelle aux défis rencontrés.

Pas d'allégeance avérée avec d'autres groupes armés, mais des connexions locales possibles

Sur l'hypothèse de liens entre les ADF et d'autres groupes armés actifs dans l'Est, notamment dans le contexte de la crise liée à l'AFC/M23, le député s'est montré prudent, indiquant que les ADF auraient toujours refusé les sollicitations d'alliance formulées par d'autres groupes armés, y compris, selon ses informations, par le M23. Il a néanmoins reconnu la capacité du mouvement à créer des groupes supplétifs recrutant localement, notamment dans les territoires de Beni, parfois sous couvert de formation.

Des milliers de morts, une responsabilité qu'il attribue à l'État plus qu'aux individus

Refusant de s'engager sur des statistiques précises, jugées "évolutives" au regard d'une situation encore hors de contrôle, Carly Nzanzu Kasivita a néanmoins reconnu que les deux derniers mois ont été marqués par une recrudescence des massacres à Mambasa et à Beni, et que le bilan cumulé depuis l'apparition des ADF se chiffre en milliers de morts et de déplacés. Interrogé sur la responsabilité de cet enlisement - commandement militaire, pouvoir politique ou les deux - le député a refusé d'individualiser les responsabilités, y voyant avant tout l'échec structurel de l'État congolais à se doter d'un système de défense dissuasif et anticipatif. Il a dit partager le sentiment d'une population de Beni qui s'interroge sur l'absence persistante de protection malgré la succession d'opérations militaires annoncées.

Pas de solution uniquement militaire ni de calendrier de neutralisation

Interrogé sur l'existence d'une solution strictement militaire face aux ADF, le parlementaire a jugé "osé" de fixer un délai de neutralisation, rappelant que le terrorisme perdure dans d'autres régions du monde confrontées à des défis similaires. Il a toutefois relevé un avantage comparatif pour la RDC face à des cas comme le Nigeria ou le Sahel : selon lui, les ADF ne sont jamais parvenus à s'intégrer dans les communautés locales congolaises, étant contraints de recourir à des rafles pour recruter. Une coordination renforcée entre opérations militaires et communautés locales pourrait, selon lui, permettre de mettre un terme à ce qu'il appelle "l'aventure des ADF".