Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre d’années, disait Pierre Corneille dans "Le Cid". À seulement 14 ans, Chloé-Marie Kitenge fait une entrée remarquée dans le paysage littéraire congolais avec son tout premier livre intitulé "Éclosion", et publié aux Éditions Mesdames. Présenté lors d’un vernissage organisé au ministère de la Culture, Arts et Patrimoine à Kinshasa, ce recueil de nouvelles révèle une jeune auteure dont la plume s’intéresse déjà aux réalités sociales, aux préjugés et aux comportements humains.
Le titre de l’ouvrage résonne comme une promesse.
« Cela illustre une jeune écrivaine qui sort d’une œuf, qui se dévoile au monde littéraire. Donc une nouvelle plume qui éclôt », confie Grâce Kakera, éditrice.
Éclosion rassemble trois nouvelles dont "Le Mendiant", "Ndjuli" et "Lettre" qui explorent chacune, sous des angles différents, les rapports sociaux et les jugements portés sur autrui. Pour cette jeune élève du Complexe Cardinal Malula, l’écriture constitue avant tout un moyen de transmettre des valeurs et d’interroger les certitudes.
Dans "Le Mendiant", première nouvelle du recueil, Chloé-Marie Kitenge aborde la question des apparences et de la dignité humaine. L’histoire invite le lecteur à dépasser les jugements hâtifs fondés sur l’apparence physique ou la condition sociale.
« Le message que je veux faire passer, c’est que les apparences sont souvent trompeuses. Vous ne devez pas vous fier aux apparences ; vous devez connaître la personne un peu plus », explique l’auteure.
La deuxième nouvelle, "Ndjuli", met en lumière la place de la femme dans la société à travers un récit qui aborde également les croyances et les perceptions sociales. Quant à "Lettre", elle interroge la responsabilité individuelle, notamment celle des hommes, face à certaines situations familiales et sociales.
L’ensemble forme un recueil où les intrigues reposent sur des révélations finales destinées à surprendre le lecteur et à remettre en question ses premières impressions.
Une narration fondée sur l’effet de surprise
Lors de la présentation de l’ouvrage, Jonathan Elenga, éditeur du livre, a mis en avant la structure narrative adoptée par la jeune écrivaine.
« Ces trois nouvelles constituent une œuvre riche en surprises et en enseignements moraux. Au bout de chaque lecture, le lecteur est surpris par la chute imprévisible de l’histoire et par la structure fascinante de la narration », a-t-il déclaré.
Selon lui, l’un des points forts de l’ouvrage réside dans la capacité de l’auteure à retenir l’attention du lecteur jusqu’aux dernières lignes.
« Elle a la capacité de pouvoir retenir l’attention du lecteur et de dévoiler les clés de l’histoire à la fin. Parfois c’est la dernière ligne, parfois le dernier paragraphe. C’est un coup de génie pour une auteure qui n’a pas encore atteint la majorité », a-t-il ajouté.
Pour l’éditeur, "Éclosion" s’inscrit dans une littérature à vocation morale, où les personnages servent à mettre en évidence des valeurs telles que la résilience, la générosité ou encore le courage.
« L’œuvre exploite des thèmes souvent interpellateurs. Plusieurs récits mettent la femme au devant de la scène pour montrer son grand cœur, sa résilience et des capacités parfois ignorées par la société. Le tout est raconté dans un style soigné et avec une façon de narrer qui réserve des mystères jusqu’à la fin », a-t-il souligné.

Une passion cultivée depuis plusieurs années
Si "Éclosion" constitue son premier livre publié, l’écriture occupe déjà une place importante dans la vie de la jeune auteure depuis plusieurs années. Elle affirme avoir progressivement développé sa pratique grâce à la lecture et à l’expérience acquise au fil du temps.
« Avec le temps, j’ai gagné davantage en maturité. J’ai commencé à lire beaucoup plus de livres qu’avant. Depuis 2022, je dirais que je suis devenue une nouvelle personne. J’écris d’autres livres et j’essaie de faire évoluer mon style d’écriture, même si je garde toujours ce côté surprise que l’on retrouve à la fin de mes nouvelles », confie Chloé-Marie Kitenge.
Parmi ses influences, elle cite notamment ses lectures régulières ainsi que l’accompagnement familial dont elle a bénéficié dans ses premiers projets d’écriture.
L’auteure reconnaît également le rôle joué par son père dans la conception de certaines histoires du recueil, particulièrement "Ndjuli".
« Mon père m’a beaucoup aidée dans mes livres, surtout dans Ndjuli. J’avais seulement dix ans lorsque j’ai commencé à écrire cette histoire et je n’avais pas encore toutes les qualités d’un écrivain professionnel. Il a apporté certains détails à l’intrigue. L’idée de la sorcellerie, par exemple, est venue de lui. Je dirais même que nous avons mélangé nos idées et qu’au final cela a donné cette histoire », explique-t-elle.
Cette collaboration n’enlève rien à la démarche personnelle de la jeune écrivaine, qui poursuit aujourd’hui son apprentissage littéraire avec davantage d’autonomie.
Chloé-Marie Kitenge est la fille de Pat le Gourou, de son vrai nom Patrick Kitenge, poète, écrivain et avocat au barreau de Kinshasa-Gombe. Cofondateur de la Clinique littéraire de Kinshasa, il œuvre depuis plusieurs années à la promotion et au rayonnement de la littérature congolaise à travers diverses initiatives dédiées à l’accompagnement et à la valorisation des jeunes talents littéraires.
Le projet d’un futur roman
Bien que la nouvelle demeure pour l’instant son genre de prédilection, Chloé-Marie Kitenge envisage déjà d’élargir son horizon littéraire.
« Je suis en train de m’entraîner pour voir comment je pourrais écrire un roman. Je lis beaucoup de romans et je me suis dit que je pourrais moi aussi en écrire un. Pour l’instant, la nouvelle reste un exercice plus facile pour moi », indique-t-elle.
La jeune auteure nourrit également une autre ambition, celle de devenir journaliste tout en poursuivant sa carrière d’écrivaine.
« Dans dix ans, je me vois journaliste, mais une journaliste qui continue à écrire des livres », affirme-t-elle.
Le parcours de Chloé-Marie Kitenge n’est pas totalement inédit dans les milieux littéraires. En 2022, alors âgée de 10 ans seulement, elle avait remporté le Prix littéraire Zamenga dans la catégorie scolaire. Cette distinction avait déjà attiré l’attention sur ses aptitudes rédactionnelles.
Le vernissage de l’ouvrage, organisé au ministère de la Culture, Arts et Patrimoine, a réuni plusieurs acteurs du monde culturel autour de la jeune auteure. La rencontre, modérée par Le Marc Bamenga, a été ponctuée par une prestation artistique de Benjamin Masiya, une recension de l’ouvrage par Jonathan Elenga des Éditions Mesdames, un échange avec l’auteure ainsi qu’une lecture publique assurée par Sandra Busanga. Le livre a été présidé par l’écrivaine Missy Bangala.
James Mutuba