Les journalistes et les professionnels des médias continuent de vivre un véritable calvaire dans les zones sous contrôle de la rébellion de l’AFC/M23, appuyée par le Rwanda, ce qui met à mal leur liberté et leur professionnalisme. À la suite des révélations de Reporters sans frontières (RSF) dans son nouveau rapport intitulé "Dans la peau d’un journaliste des Grands Lacs" faisant état de la détention au secret d’au moins deux journalistes dans des conteneurs dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le directeur de la radio communautaire Top Buzi FM, Espoir Mbata a, à son tour, été séquestré. Il a ensuite été contraint de réaliser une interview filmée du porte-parole du M23, le groupe armé qui le détenait, avant d’être finalement libéré. C’est ce qu’a révélé ce vendredi 24 avril RSF.
Dans ce contexte, RSF "une mise en scène humiliante" visant à tenter de "masquer" une nouvelle détention arbitraire et dégradante.
“Quelques jours seulement après les révélations de RSF sur l’utilisation de conteneurs comme lieu de détention, l’AFC/M23 a de nouveau enfermé un journaliste dans l’un de ceux situés dans l’Assemblée provinciale du Nord-Kivu, à Goma. Pire, la coalition a même tenté de maquiller cette détention en invitation, en forçant Espoir Mbata à tourner une courte séquence vidéo, avant de le libérer. Notre organisation dénonce une mise en scène qui vise à nier la détention du journaliste, et appelle l’AFC/M23 à cesser d’utiliser les conteneurs comme lieu de détention arbitraire, ce qui constitue un traitement inhumain et dégradant", a déclaré Arnaud Froger et Camille Montagu, Responsable du pôle investigation de RSF et journaliste au bureau Afrique subsaharienne de RSF.
Un regard fuyant, une question calibrée au mot près et un sourire forcé...
L’extrait ne dure que quatre minutes, mais le malaise d’Espoir Mbata, directeur de la radio communautaire Top Buzi FM, est palpable. Diffusée sur X par Lawrence Kanyuka, le porte-parole du Mouvement du 23 mars (M23) – groupe armé soutenu par le Rwanda qui contrôle une partie de l’est de la RDC –, cette vidéo tournée sous la contrainte, marque la fin d’une semaine cauchemardesque pour le journaliste basé à Minova, à environ 45 kilomètres de Goma.
Cinq jours avant la diffusion de la séquence, le 29 mars, Espoir Mbata avait été arrêté au siège de sa radio par trois individus se présentant comme appartenant au M23. Transféré dès le lendemain à Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, il était introuvable jusqu’à sa réapparition, pour le moins surprenante, dans cette vidéo.
Enfermé dans un “conteneur bleu”
Moins d’une semaine après les révélations de RSF concernant l'enfermement d'au moins deux journalistes dans des conteneurs situés dans la cour de l’Assemblée provinciale de Goma au cours de l’année 2025, Espoir Mbata a lui aussi été enfermé dans les mêmes conditions pendant quatre jours.
Le directeur de la radio communautaire s’est confié à RSF sur son calvaire. Interrogé par des membres du M23 au sujet de ses publications sur les réseaux sociaux, dès son arrivée à l’Assemblée provinciale, il a ensuite été placé en détention dans un “conteneur bleu”, situé “près de la porte d’entrée”, parmi les onze qui se trouvent sur place selon son décompte. A l’intérieur, le journaliste est confronté au même enfer que ses co-détenus. La chaleur est étouffante durant la journée, les repas à base de maïs et de haricots sont servis en quantité insuffisante, et la “vingtaine de détenus” qui partagent cette cellule de fortune sont contraints de faire leurs besoins à l’intérieur du conteneur sans aération ni lumière… Des conditions de détention qui concordent en tous points avec les témoignages déjà recueillis par RSF plus tôt dans l’année. Espoir Mbata n’a, en revanche, pas été frappé. “Mon cas était déjà connu, et ma disparition médiatisée”, précise-t-il.
Une libération en échange d’une vidéo non-consentie
L’enquête sur ces conteneurs suivi du communiqué de RSF s’inquiétant de l’enlèvement du journaliste ont-ils accéléré sa libération ? Possible. Mais après avoir démenti “des informations totalement infondées” face à nos révélations sur cette pratique, le M23 a tenté de maquiller cette nouvelle détention d’un journaliste dans une mise en scène grotesque et humiliante.
L'Organisation relate que le 3 avril, Espoir Mbata quitte l’Assemblée provinciale. Il est emmené, dans les bureaux du porte-parole du groupe armé, Lawrence Kanyuka. Ce dernier, constatant que le journaliste est sale, après plusieurs jours de captivité, l’invite à prendre une douche et l’emmène dans un magasin pour lui acheter des vêtements propres. Quelques instants plus tard, le journaliste est filmé en train d’interroger Lawrence Kanyuka dans un studio. Au-delà des commentaires sur l’actualité locale, la vidéo semble surtout destinée à nier l’arrestation du journaliste et à justifier sa présence à Goma.
Mais la crispation du directeur de radio est visible et la mise en scène grossière. Le montage, visiblement réalisé dans l’urgence, fait apparaître des plans de coupe sur le visage du journaliste qui trahissent son malaise. “Cette émission n’était pas consentie, je n’étais pas à l'aise,” confirme Espoir Mbata auprès de RSF. La vidéo est publiée quelques heures plus tard sur le compte X du porte-parole du M23.
“Il m’a ensuite demandé si j’avais de la famille à Goma”, précise Espoir Mbata. Lawrence Kanyuka accompagne personnellement le journaliste auprès de celle-ci, signant la fin d’un calvaire qui aura duré près de six jours.
Dans son rapport, RSF avait dressé un état des lieux préoccupant de la liberté de la presse dans les six pays couverts par l’étude la République démocratique du Congo, le Burundi, l’Ouganda, le Rwanda, le Kenya et la Tanzanie où la situation est jugée « difficile » à « très grave ». Près de 500 journalistes y ont été arrêtés ou détenus, dont 111 pendant plus de deux jours, parmi lesquels figure le journaliste congolais Stanis Bujakera. Le rapport fait également état de meurtres et de disparitions non élucidés, de cadres juridiques et administratifs contraignants, ainsi que de la précarité économique affectant l’indépendance des médias.
La publication de ce nouveau rapport intervient dans un contexte marqué par l’agression rwandaise à travers la rébellion de l’AFC/M23, qui occupe de vastes pans des provinces du Nord et du Sud-Kivu, ainsi que par des tensions persistantes entre Kinshasa et Kigali, caractérisées par des accusations mutuelles concernant des violations de l’Accord de Washington, signé sous les auspices des États-Unis d’Amérique. Les initiatives diplomatiques censées gérer ces tensions restent au point mort, sans progrès réel et tangible sur le terrain.
Clément MUAMBA