Au Conseil des droits de l’homme, Kigali accuse Kinshasa d’instrumentaliser l’aide humanitaire et d’institutionnaliser les “discours de haine” citant notamment le refus de poursuivre le général Ekenge en justice 

Conseil des droits de l'homme
Conseil des droits de l'homme

Dans un contexte de crise diplomatique avec la République démocratique du Congo, liée à la rébellion de l'AFC/M23, le Rwanda a pris la parole mardi 24 février 2026, lors du segment de haut niveau organisé à l’occasion de la 61ᵉ session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève, en Suisse. Dans son intervention, Olivier Nduhungirehe, ministre rwandais des affaires étrangères a dénoncé ce qu’il a qualifié de « déni persistant » du droit de vivre dans la dignité, dénonçant la “marginalisation” des tutsis congolais dans l’est de la RDC. 

"Le Rwanda appelle donc le Conseil des droits de l'homme à condamner sans équivoque les discours de haine propagés par les représentants de la RDC, à exiger des comptes pour l'incitation à la discrimination et à la persécution ethniques, et à veiller à ce que l'accès humanitaire soit guidé uniquement par la neutralité, l'impartialité et l'urgence. Je conclurai en rappelant que toute personne, quelle que soit son origine ethnique ou raciale, a droit à la dignité, à la sécurité et à la protection. La crédibilité de ce Conseil repose sur sa volonté de défendre ces principes avec impartialité, constance et sans crainte des régimes qui les perpètrent", a déclaré Olivier Nduhungirehe.

Pour appuyer son argumentaire, qui charge la République démocratique du Congo devant cette instance internationale des droits de l’homme, le diplomate rwandais a évoqué des villages entiers qui, selon lui, ont été attaqués par des frappes aériennes et des drones, des maisons incendiées et détruites, ainsi que des familles déplacées lors de campagnes clairement conçues pour chasser ces communautés de leurs terres ancestrales.

Selon lui, ces actes ne relèvent pas de la violence aléatoire, mais constituent une intimidation calculée visant à l’effacement démographique.

"Le Rwanda a alerté à plusieurs reprises ce Conseil sur l’escalade des discours de haine et la persécution des Tutsis congolais. Malheureusement, l’absence de condamnation claire a enhardi le gouvernement de la RDC et ses milices, qui attisent la haine ethnique. En décembre 2025, le porte-parole des Forces armées de la RDC, le major-général Sylvain Ekenge, a fait une déclaration à la télévision nationale qualifiant les femmes tutsies congolaises de « maléfiques » et avertissant ses compatriotes masculins de ne jamais les épouser. Il ne s'agissait pas d'un lapsus isolé ; c'était prémédité, public et diffusé à l'échelle nationale. Cela constitue un discours de haine institutionnalisé", a soutenu le chef de la diplomatie rwandaise.

Pour Kigali, le général Sylvain Ekenge n’a été suspendu qu’après que ses propos eurent suscité l’indignation, mais il n’a jamais été poursuivi en justice. Selon le ministre, de tels propos déshumanisent toute une communauté et mettent les femmes en danger. L’histoire montre que lorsque ce type de discours se banalise, la violence ne tarde pas à suivre et c’est exactement ce qui s’est produit, le Rwanda témoignant ainsi de sa douloureuse expérience.

Par ailleurs, il a souligné que, sur le terrain, les conséquences sont manifestes. Selon lui, à Minembwe et dans les territoires environnants, des villages habités par les Banyamulenge ont été bombardés et isolés. Les voies d’approvisionnement ont été coupées, les marchés fermés et l’accès à l’aide humanitaire entravé. Toujours d’après le ministre rwandais, certaines communautés se retrouvent ainsi isolées, privées de nourriture, de médicaments et de services essentiels. La famine et l’isolement délibérés de civils en raison de leur appartenance ethnique constituent une grave violation du droit international humanitaire.

"Il est tout aussi préoccupant de constater que l'accès humanitaire lui-même est devenu un enjeu politique. Sur ordre de Kinshasa, on tente d'imposer un canal unique et politiquement contrôlé pour l'acheminement de l'aide, tout en écartant ou en entravant d'autres solutions viables et neutres. L'aide humanitaire ne doit jamais être instrumentalisée à des fins politiques", a indiqué M. Nduhungirehe

Bien plutôt ces assises, la controverse entre Kinshasa et Kigali sur la réalité et la portée de la menace des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) s’est intensifiée, chaque camp s’appuyant sur des engagements diplomatiques et des données militaires pour défendre sa lecture du conflit dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

Sur X, le porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya, a qualifié les FDLR “d’éternel prétexte”, estimant que ce mouvement formé en partie par des éléments ayant fui le Rwanda en 1994 ne constitue plus, 32 ans après, une menace crédible contre le régime rwandais. Il a diffusé un tableau récapitulatif des opérations menées par les Forces armées de la RDC (FARDC) entre 2009 et 2020.

En réponse, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, accuse Kinshasa de “propagande mensongère” et de manque de cohérence. Il rappelle que le 21 mars 2024, lors de la première réunion ministérielle du processus de Luanda, la RDC s’était engagée à présenter un “plan de neutralisation des FDLR”, engagement présenté comme préalable à la levée des “mesures de défense” rwandaises.

Clément MUAMBA