Le débat sur une éventuelle révision de la Constitution en République démocratique du Congo s’est progressivement étendu des cercles universitaires et politiques vers les milieux religieux. Pour Christian Moleka, analyste politique, cette évolution constitue une stratégie permettant au pouvoir de toucher une large partie de la population, mais elle risque surtout de détourner la discussion des questions techniques et de l’argumentation de fond.
Intervenant dans le X Space d’ACTUALITE.CD avec Stanis Bujakera, ce samedi 15 août, Christian Moleka a observé que les figures religieuses, particulièrement les pasteurs, occupent désormais une place importante dans les discussions autour de la Constitution, là où les constitutionnalistes et les universitaires étaient traditionnellement davantage présents.
Selon lui, ce changement d’interlocuteurs modifie la nature même du débat. La Constitution, qui devrait être discutée à partir d’arguments juridiques, institutionnels et politiques, se retrouve désormais abordée à travers le prisme de la foi et de l’autorité religieuse.
« Le président a fait quelque chose de beaucoup plus subtil. Il a ramené le débat constitutionnel non plus au niveau des intellectuels. Ce ne sont plus les professeurs qui discutent de la Constitution, mais ce sont les pasteurs. Et donc on a fait passer la question du domaine de la raison au domaine de la foi », a analysé Christian Moleka.
L’autorité religieuse au cœur du débat
Pour l’analyste politique, l’implication des hommes d’Église présente un avantage évident pour ceux qui cherchent à atteindre rapidement une audience importante. Les responsables religieux disposent en effet de communautés structurées et d’une relation de confiance avec leurs fidèles.
Cette proximité peut donner à leur parole une influence particulière, notamment sur des questions qui dépassent le strict cadre religieux. Dans ce contexte, Christian Moleka estime que le débat constitutionnel risque de se construire davantage autour de l’autorité de celui qui parle que de la solidité de l’argument avancé.
« Ceux qui sont en train de parler sont des hommes de foi à qui les croyants ou les chrétiens ont l’obligation d’obéir sans contestation. Et là, donc, on a vraiment quitté le débat rationnel, de l’argumentaire, pour tomber dans l’autorité du pasteur ou l’autorité de la foi », a expliqué Christian Moleka.
L’analyste ne remet pas en cause le rôle social des Églises ni leur droit à participer aux débats qui traversent la société congolaise. Il s’interroge plutôt sur leur place dans une discussion qui porte sur un texte fondamental de l’État et dont la compréhension nécessite, selon lui, une expertise particulière.
Des questions techniques face à des figures d’influence
Christian Moleka relève ainsi un contraste entre la forte capacité de mobilisation des responsables religieux et leur niveau d’expertise sur les questions constitutionnelles. Pour lui, l’influence dont disposent certains pasteurs auprès de leurs fidèles ne devrait pas se substituer au travail des spécialistes du droit et des institutions.
« Vous allez vous rendre compte que depuis certains temps, sur les plateaux davantage de la Constitution, ce ne sont pas les professeurs d’université, les constitutionnalistes, ce sont des hommes de foi qui ont une très faible maîtrise des questions techniques, mais qui ont la capacité de conduire la masse par la simple croyance en leur autorité », a-t-il relevé.
Cette situation traduirait, selon lui, une volonté d’atteindre la masse plutôt que de construire un débat permettant aux citoyens de comprendre les enjeux techniques d’une éventuelle réforme constitutionnelle.
Le recours aux responsables religieux peut ainsi être efficace en matière de communication et de mobilisation, mais il comporte le risque de réduire la place accordée à la contradiction, à l’expertise et à la confrontation des arguments.
Pour Christian Moleka, cette évolution ne serait donc pas fortuite car le choix de s’appuyer sur des personnalités disposant d’une forte audience religieuse répondrait à une logique de mobilisation, dans un pays où les Églises occupent une place importante dans la vie sociale.
Pour l’analyste, la question n’est pas d’exclure les hommes d’Église du débat public, mais de veiller à ce que leur influence ne remplace pas l’expertise nécessaire lorsqu’il s’agit de discuter de la Constitution.
Kuzamba Mbuangu