Kinshasa : dans l’exposition “En-corps-Nzoto ya Coupe et Couture”, l’artiste Rita Mukebo interroge la transformation du corps féminin

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Exposition “En-corps-Nzoto ya Coupe et Couture”

À travers son exposition "En-corps – Nzoto ya Coupe et Couture", l’artiste plasticienne congolaise Rita Mukebo propose une réflexion critique sur la manière dont le corps humain, en particulier celui des femmes, est aujourd’hui perçu, transformé et parfois marchandisé. Présentée à l’issue d’une résidence artistique de trois semaines à Kinshasa, l’exposition, ouverte depuis le 5 mars et prévue jusqu’au 11 avril prochain, met en dialogue textile, sculpture et réflexion sociale autour des normes corporelles contemporaines. Elle est accueillie dans la salle d’exposition de l’Institut français de Kinshasa.

« Avec cette exposition, l'artiste explore cette zone fragile où le corps devient à la fois territoire intime et surface de projection sociale. Le titre joue sur une double lecture: en corps être pleinement présent dans son corps mais aussi encore, suggérant un corps en transformation permanente », explique Grâce Kalima dans le texte curatorial. 

Originaire de Lubumbashi, Rita Mukebo explore dans ce projet une analogie entre le corps humain et le vêtement. À ses yeux, le corps semble de plus en plus traité comme une matière que l’on peut modifier, ajuster ou remodeler à volonté, à l’image d’une étoffe confiée aux mains d’un couturier.

« Aujourd’hui, certaines personnes changent leur corps comme on retouche un pantalon chez le tailleur. On ajoute du volume ici, on modifie une partie du corps là, simplement pour correspondre à une image jugée idéale », explique-t-elle.

Une critique des normes corporelles

Au cœur de l’exposition se trouve une interrogation sur les pressions sociales qui pèsent sur l’apparence physique. Rita Mukebo évoque notamment la multiplication des pratiques visant à modifier la silhouette : injections, pilules supposées augmenter certaines parties du corps ou encore chirurgies esthétiques pratiquées à l’étranger.

Selon l’artiste, ces transformations sont souvent motivées par le désir d’atteindre un corps considéré comme « parfait » ou conforme aux standards dominants.

« On voit des personnes chercher à augmenter leurs hanches, leurs seins ou d’autres parties du corps, parfois sans information médicale ni contrôle préalable. Pourtant, malgré les risques et les conséquences parfois graves, ces pratiques continuent de se répandre », a-t-elle expliqué.

Cette réflexion est aussi nourrie par une expérience personnelle. L’artiste confie avoir elle-même été confrontée à des remarques sur sa silhouette jugée trop mince, accompagnées de propositions pour modifier son corps.

« Partout où je passais, on me proposait des produits pour grossir certaines parties du corps. Cela m’a fait réaliser à quel point cette pression est devenue omniprésente », raconte-t-elle.

Le corps comme tissu symbolique

Le concept de l’exposition repose sur un parallèle visuel et symbolique entre les tissus textiles et les tissus du corps humain. Dans l’installation, le corps est comparé à une étoffe que l’on découpe, ajuste ou transforme pour lui donner une nouvelle forme.

Ce dialogue artistique prend forme à travers une série de poupées géantes cousues en tissu et suspendues dans l’espace d’exposition. Inspirées de poupées issues de différentes cultures africaines, ces figures dialoguent avec des peintures, des photographies et une projection vidéo.

Ces sculptures évoquent les premières représentations du corps féminin et interrogent les attentes collectives projetées sur celui-ci.

Entre textile et chair, couture et transformation, l’exposition invite ainsi les visiteurs à réfléchir aux influences visibles et invisibles qui façonnent la perception du corps aujourd’hui.

Au-delà de la critique sociale, Rita Mukebo souhaite transmettre un message plus large sur l’acceptation de soi. L’artiste rappelle que l’être humain est souvent animé par une quête permanente d’amélioration ou de transformation.

« L’être humain est éternellement insatisfait. Quand on a quelque chose, on veut autre chose. Si on est petit, on veut être grand. Si on est grand, on veut être plus petit », déclare l’artiste. 

Face à cette insatisfaction permanente, elle invite chacun à cultiver une forme de réconciliation avec son propre corps.

« Le message est simple : essayer, dans la mesure du possible, d’être satisfait de ce que l’on est et de ce que l’on a », conclut-elle.

L’exposition "En-corps – Nzoto ya Coupe et Couture" s’inscrit ainsi dans une démarche artistique qui questionne les normes contemporaines tout en invitant à repenser le rapport au corps, à l’identité et à l’image de soi.

James Mutuba