Violées pendant le conflit de Kamuina Nsapu, certaines femmes ont ensuite dû affronter une autre épreuve : être considérées comme adultérines par leurs propres communautés et payer des amendes pour retrouver leurs foyers. Depuis l’acte d’engagement signé en 2022, des avancées sont rapportées au Kasaï-Central. Mais derrière les promesses de changement, les survivantes attendent encore que leur dignité soit pleinement restaurée.
Quand les victimes de viol deviennent des femmes à sanctionner
Le traumatisme de la guerre ne s’est pas arrêté avec les affrontements. Pour certaines femmes victimes de violences sexuelles pendant le conflit de Kamuina Nsapu, la souffrance s’est prolongée au sein même de leurs familles. Au viol se sont ajoutés le rejet, la stigmatisation et, dans certaines communautés, des sanctions coutumières qui les assimilaient à des femmes ayant volontairement commis l’adultère.
Eugénie Mulanga, nom d’emprunt, se souvient encore du 28 mars 2017. Ce jour-là, des hommes armés ont fait irruption dans son domicile. Son mari a été ligoté, son petit frère et son enfant de neuf ans ont été tués. Elle affirme avoir été violée par trois hommes en uniforme devant sa famille. Grièvement blessée, elle a subi une ablation de l’utérus.
À cette violence s’est ajoutée la peur de perdre son foyer. « Une femme violée chez nous au Kasaï est considérée comme une adultérine », témoigne-t-elle.
Dans certaines communautés, les survivantes pouvaient être contraintes de payer des amendes, de remettre des chèvres ou des poules, voire de subir des pratiques telles que le rasage de la tête ou l’obligation de préparer le « coq des ancêtres ». Des exigences qui, pour ces femmes, revenaient à subir une nouvelle épreuve après les violences.
2022 : des chefs coutumiers s’engagent à faire évoluer les pratiques
Face à ces dénonciations, un acte d’engagement a été signé en 2022 au Kasaï-Oriental et au Kasaï-Central afin de favoriser la réintégration familiale des femmes victimes de violences sexuelles liées au conflit.
Chef Mupanda Bakadipanda, dirigeant des chefs coutumiers du secteur de Kamuandu, dans le territoire de Dibaya, explique que cet engagement reposait sur la reconnaissance du caractère non consenti des violences subies. Les chefs coutumiers se sont engagés à aider les survivantes à retrouver leurs foyers et à poursuivre la sensibilisation au sein de leurs communautés.
À Luiza, la cheffe coutumière Sakaji Kamajilu affirme que les amendes ne sont plus imposées aux femmes victimes de viol depuis la signature de l’acte. Elle souligne également le rôle des réunions communautaires dans le maintien de ces engagements.
Caroline Mujinga, elle aussi un nom d’emprunt, témoigne des effets de cet accompagnement : « Grâce à maman Nathalie Kambala (Directrice de l'ONG FMMDI, Femme main dans la main pour le développement intégral) et aux chefs coutumiers, nos maris nous ont reprises et nous sommes bien. »
Plus de 700 couples réunifiés, mais des défis persistent
Pour Nathalie Kambala, directrice pays de l’ONG Femmes main dans la main pour le développement intégral (FMMDI), le plaidoyer mené auprès des autorités coutumières a permis des avancées importantes.
Selon elle, plus de 7 000 cas ont été documentés sur les périodes précédant et suivant 2022, et plus de 700 couples ont été réunifiés. Malgré ces résultats, la stigmatisation, la dépendance économique et l’insuffisance de l’accompagnement psychosocial et juridique continuent de fragiliser les survivantes.
« Aucune coutume ne devrait justifier la violation des droits d’une femme », rappelle-t-elle, appelant les chefs coutumiers à aller au-delà des engagements signés pour en garantir l’application effective.
À Kananga, la question des droits des femmes au cœur du dialogue coutumier
Le 3 septembre 2026, la Première dame de la RDC, Denise Nyakeru Tshisekedi, a rencontré des chefs coutumiers du Kasaï-Central et leurs épouses à la cour royale du groupement de Bena Mutshipayi, à Kanyuka, dans la ville de Kananga.
Cette rencontre a notamment porté sur l’évolution des pratiques traditionnelles préjudiciables aux femmes et aux filles. Parmi les avancées mises en avant figure la création d'un réseau des épouses des autorités traditionnelles avec en toile de fond, l'objectif d'accompagner leurs époux dans la mise en pratique des engagements auxquels ils ont souscrit notamment l’abolition annoncée des amendes coutumières injustes imposées aux femmes mariées victimes de violences sexuelles pendant le conflit de Kamuina Nsapu.
Les échanges ont également abordé les mariages précoces, le lévirat, le sororat et le décrochage scolaire des filles, ces autres faits sociaux avilissant la gente féminine, auxquels les participants ont affiché leur négation.
Pour la loi, le viol n’est pas l’adultère
La distinction est également juridique. Maître Heidi Kabuya, avocate aux barreaux de Mbuji-Mayi, rappelle que la législation congolaise réprime le viol, notamment à travers la loi n° 06/018 du 20 juillet 2006 modifiant le Code pénal.
Elle souligne que la protection prévue par la loi concerne toute personne victime de viol, y compris une femme mariée. Le fait d’être mariée ne signifie pas qu’une femme consent à un acte sexuel qui lui est imposé.
L’avocate évoque également les dispositions du Code de la famille relatives à l’adultère. Ces deux situations ne doivent pas être confondues : une femme victime de viol ne peut être considérée comme adultérine au seul motif qu’elle a subi une violence sexuelle.
Le retour au foyer ne suffit pas à réparer les blessures
Joël Muadi, nom d’emprunt, raconte avoir bénéficié de l’intervention de son mari, lui-même chef coutumier, auprès de Madame Nathalie Kambala et d’autres autorités coutumières pour faciliter la réintégration des survivantes dans leurs foyers.
Son témoignage, comme ceux des autres femmes, met en lumière l’importance du dialogue et de l’engagement communautaire. Mais retrouver son foyer ne signifie pas nécessairement que les traumatismes ont disparu. Le passage de l'action judiciaire notamment la condamnation des auteurs de ces abus sexuels est présenté comme une de grandes attentes des survivantes.
Au Kasaï, le changement devra se mesurer à la disparition effective des sanctions imposées aux victimes, à la lutte contre la stigmatisation et à la mise en place d’un accompagnement durable. Car une femme qui a subi un viol ne devrait jamais avoir à payer pour une violence dont elle n’est pas responsable.
Marie Jeanne Molly MUPELA, JDH.