Par John Ngombua
Lorsqu'il arrive au pouvoir, Joseph Kabila Kabange (JKK) séduit plus d'un chef d'État. On se rappelle, par exemple, Jacques Chirac recevant le nouveau président congolais, fier comme une groupie posant avec la star de ses rêves. La première tournée occidentale de JKK laisse des traces, même auprès des institutions de Bretton Woods. Autant elles s'étaient montrées intransigeantes avec Mzee Laurent-Désiré Kabila, autant elles desserrent les cordons de la bourse sans se faire prier pour Joseph Kabila.
À 29 ans, l'air juvénile, innocent et un peu emprunté de Joseph Kabila fait fondre les cœurs de pierre des financiers de la Banque mondiale et pleurer dans les chaumières jusqu'au fond de la RDC. Voilà enfin un chef d'État qui nous ressemble. « Il n'est pas congolais », « Mzee est son père adoptif », « C'est lui qui l'a tué », « Il ne maîtrise pas le français »... On s'en foutait comme d'une guigne. Surtout que JKK commence à prendre ses marques : le Dialogue intercongolais, le gouvernement 1+4, puis les élections de 2006.
Ces dernières vont déclencher un véritable phénomène social : l'identification de la jeunesse à Joseph Kabila. Chacun d'entre nous voulait copier une attitude, une façon de parler ou de marcher du « Raïs ». Pour ma part, j'étais intrigué par sa manière de porter sa montre au poignet droit — un anticonformisme qui me plaisait et que j'ai conservé depuis.
Ma première rencontre avec Kabila m'a confirmé cette forme de simplicité qui semblait le caractériser. Au sortir d'un échange entre le chef de l'État et les patrons de médias congolais, auquel je participais pour mon média, je me suis retrouvé involontairement nez à nez avec le président de la République. Il me dit alors, sur un ton léger :
— « Tu prends du poids. »
Sur le coup, interloqué, je décide de me montrer aussi naturel et spontané que lui. Je lui réplique :
— « C'est parce que je travaille tard la nuit, et la nuit, je mange du fufu. »
Il éclate d'un rire franc — un éclat de rire qui me vaudra d'ailleurs d'être critiqué par certaines mauvaises langues pour avoir fait rire le chef de l'État de la sorte. Ça, c'était Kabila : un homme à la fois simple et complexe.
Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Il y a eu du meilleur, du moins bon et du médiocre. Mais j'avais préféré retenir la « passation civilisée du pouvoir ». Cette cérémonie au cours de laquelle un chef d'État sortant et un chef d'État entrant s'embrassent a été un moment fort dans la vie de notre jeune nation, minée dès sa naissance par des successions au pouvoir dans le sang ou l'exil. Voir Kabila et Tshisekedi s'enlacer était un scénario que personne n'aurait pu imaginer.
Cette photo doit être déchirée en mille morceaux à présent, tant la déception actuelle n'a d'égale que l'espoir que cette image avait suscité.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Pendant un moment, d'aucuns s'accrochaient encore au bénéfice du doute : Joseph Kabila n'est pas le patron du M23, Félix Tshisekedi s'est trompé. Le M23 existait déjà pendant que Kabila était au pouvoir, comment pouvait-il en être le chef ? On a vu Kabila à Goma ? Pourquoi pas, Goma est au Congo et lui est congolais.
Puis, la nouvelle est tombée comme un couperet, laissant les Congolais abasourdis : JKK est le patron du Front pour la Refondation de la Nation (FRN), et le M23 en fait partie.
Pourquoi ? Mais pourquoi ? Pour refonder la nation, fallait-il s'allier à un mouvement qui l'a déstabilisée plus d'une fois ? Un mouvement dont les liens avec une puissance voisine hostile sont bien établis et documentés urbi et orbi ? Un mouvement qui n'a jamais fait mystère de sa volonté de balkaniser le pays et qui est responsable du massacre de populations congolaises ? Un mouvement qui se trouve aux antipodes de tout le combat auquel Joseph Kabila a consacré toute sa jeunesse ?
C'est la déception de toute une génération de Congolais qui, malgré les turbulences politiques, continuait d'avoir foi en lui. L'homme qui avait défié Kagame n'aurait-il finalement été que son envoyé spécial à la tête de la RDC ? Le grand frère du M23 ? On a beau se pincer, ce n'est pas un cauchemar : c'est la réalité.
Peut-être, finalement, que Kabila est un homme de records. Après avoir été le plus jeune chef d'État au monde, il devient le premier chef d'État au monde à prendre la tête d'une rébellion dans son propre pays. À ceux qui prétextent que le contexte ne lui donnait pas le choix, je réponds que Kabila est un homme extrêmement solide. Pour preuve : durant la transition du 1+4, il a su maîtriser des personnalités de tous horizons, parfois dotées d'un niveau d'instruction bien supérieur au sien.
Il a fait le choix de la rébellion. Le choix de nous révéler, enfin, sa vraie nature. Sauf que le FRN risque bien d'être son terminus. Après avoir été chef d'État dans les conditions que l'on sait, puis chef rebelle acquis à une cause hostile, pense-t-il vraiment pouvoir redevenir chef de l'État ?
À nous de répondre. Et de nous assumer.