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Jérôme Tossavi : l’écriture dramatique comme première forme de mise en scène

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« J’écris d’abord dans la solitude de ma chambre : l’écriture dramatique est la première forme de mise en scène. » C'est par cette affirmation de la souveraineté du texte que le dramaturge, metteur en scène et poète béninois Jérôme Tossavi a ouvert son échange avec les membres du Laboratoire des Critiques Africaines. Face aux participants, réunis autour du module Structure et écriture théâtrales, l’auteur a partagé sa vision d'une dramaturgie portée par le conflit, l'art du suspense et la primauté du texte de table sur le plateau.

Le 2 septembre 2026, dans le cadre du Laboratoire des Critiques Africaines consacré au Théâtre, le dramaturge, metteur en scène, poète et bibliothécaire à l’Institut Français du Bénin Jérôme Tossavi animait une session d’échange consacrée à la structure de l’écriture dramatique. Organisée en visioconférence pour une dizaine de critiques culturels du continent, la discussion a mis en lumière une conception du théâtre axée sur le conflit intérieur, la mécanique des rebondissements et la nécessité pour la critique de lire l'architecture du texte avant de juger la scène.

S’inscrivant dans la lignée d’auteurs majeurs comme Jean Pliya (Kondo le requin), Jérôme Tossavi fonde une partie de sa démarche sur une recherche documentaire rigoureuse. Pour sa pièce Incinérés — qui donne voix aux 26 œuvres d'art restituées au Bénin par la France —, un an et demi d'investigation auprès de la Cour royale et des artisans masquiers a été nécessaire avant le premier mot posé sur le papier. Cette rigueur nourrit un répertoire varié où l'auteur s'approprie tant la fable animalière, avec La Démocratie chez les grenouilles, que le drame historique.

Ses références et sa pratique le situent au croisement de la tradition narrative et des libertés contemporaines. Tout en s'appuyant sur l'enseignement d'Antoine Vitez pour qui « on peut faire théâtre de tout », il dialogue avec les grilles d'analyse d'Aristote ou de Stanislavski. Néanmoins, il revendique un anticonformisme affirmé face aux catégories scolaires, refusant de laisser enfermer ses textes dans des étiquettes rigides.

Le conflit comme moteur de la fable

Pour cet homme de culture, détenteur d’une thèse de doctorat en dramaturgie, l'écriture théâtrale ne saurait être un simple alignement de dialogues narratifs. Tout l'édifice dramatique repose sur une mécanique centrale : le conflit. Il en distingue deux formes indissociables : le conflit matériel, qui oppose physiquement ou verbalement les protagonistes sur scène, et le conflit intérieur, cette tension psychologique du personnage acteur, qui génèrent tous les deux à des degrés divers la catharsis chez le spectateur.

Revendiquant pleinement sa posture d'écrivain « de table », Jérôme Tossavi assume une démarche solitaire avant l'épreuve du plateau. « Je suis d'abord un auteur dramatique au sens plein du terme. J'écris d'abord dans la solitude de ma chambre. J'écris la fable avant de faire une immersion vers la scène », explique-t-il, précisant avoir fait le choix de ne pas mettre en scène ses propres pièces afin d'offrir son texte à la liberté d'interprétation d'autres metteurs en scène.

Pour le dramaturge, la première mise en scène s'opère sur la page : le texte porte déjà en lui la matérialité de la scène, la disposition des voix et la tension des enjeux.

Instaurer le suspense : casser la routine scénique

Pour éviter le piège du « théâtre-conférence » ou de la monotonie, Jérôme Tossavi insiste sur la gestion du rythme et l'injection permanente de nœuds dramatiques. Il illustre cette exigence par un dispositif utilisé dans l'une de ses pièces : un sac posé au centre du plateau, émettant à intervalles réguliers un tic-tac et un signal lumineux, tandis que des rescapés d'un attentat échangeant sur scène se croient en sursis.

Ce motif sonore devient le fil conducteur de la tension. Chaque bip réactive l'urgence et pousse les personnages dans leurs retranchements.

« Si dans une pièce on n'a pas ces moments de climax, de nœuds infusés par moments, on tombe dans la routine et l'on perd le fil de l'histoire », martèle-t-il.

Qu'il s'agisse d'un objet menaçant ou d'une montée d'intensité verbale — à l'image du personnage de Diallo éclatant face à un collectionneur venu le « débarrasser des oreilles du monde » —, c'est dans la rupture de routine que surgit l'émotion théâtrale.

Refus des étiquettes et leçons pour le critique

Interrogé sur la distinction entre la tragédie et le drame lorsque le dénouement s'avère sombre,  Tossavi répond en « lutteur iconoclaste ». Il estime que la création contemporaine s'est affranchie des frontières classiques : « Faisant de l'anticonformisme à volonté, je ferme un peu les yeux sur les genres attendus. Quand je veux écrire, je ne définis plus vraiment les genres, parce que la frontière entre eux est devenue extrêmement mince. »

Cette posture offre une grille de lecture directe pour le travail des journalistes et critiques culturels qui peut se décliner en trois points, notamment :

La distinction texte/régie : Le critique doit apprendre à identifier si un manque de tension sur scène provient d'une écriture sans conflit ou d'un choix de mise en scène défaillant.

L'analyse de la progression : La critique ne peut se borner à résumer l'intrigue ; elle doit disséquer la manière dont l'auteur orchestre ses carrefours de tension et ses rebondissements.

S'affranchir des grilles rigides : Juger une œuvre contemporaine exige d'évaluer sa cohérence interne et son urgence propre plutôt que de chercher à la faire entrer de force dans des catégories académiques.

Au terme de près de deux heures riches d'échanges, Jérôme Tossavi aura rappelé une exigence clé du module : évaluer un spectacle exige d'abord de savoir décoder l'architecture invisible du texte qui le porte.

Yannick Tsiku Kheme, Critique de théâtre