L'analyste politique Christian Moleka a livré, vendredi, une analyse sans détour des deux scénarios qu'il redoute le plus pour la République Démocratique du Congo, lors du live Space organisé par Stanis Bujakera Tshiamala. Selon lui, la menace de balkanisation n'a plus rien d'un horizon lointain : « C'était un horizon lointain où l'on aurait pu imaginer, en 2024, quand on sortait des élections de 2023 qu'on aurait eu ce scénario. Aujourd'hui, l'horizon de l'occupation de fait se consolide », a-t-il déclaré, qualifiant ce scénario de « plus complexe » pour le pays.
Pour l'analyste, l'enjeu dépasse la seule question territoriale à l'Est : « Quand vous êtes un État fort et que vous vous laissez grignoter par le Rwanda ou par un pays voisin, demain vous pouvez susciter d'autres types de velléités », a-t-il averti, évoquant, à titre d'illustration, d'éventuelles revendications futures de la Zambie, du Congo-Brazzaville, du Soudan du Sud ou de l'Angola sur des portions du territoire congolais. Un scénario qu'il résume comme un « cycle d'émiettement progressif », qu'il juge plus dangereux qu'une balkanisation classique.
Christian Moleka identifie un second péril, celui de l'enlisement du conflit à l'Est, aux conséquences politiques selon lui tout aussi lourdes : l'oubli pur et simple de la perspective électorale, la remise en cause des acquis démocratiques ayant permis l'alternance, et la relégation au second plan des priorités de gouvernance et de développement portées par le président Tshisekedi depuis son élection.
« Toute la perspective de recentrer les développements comme priorité de la gouvernance, il faudra l'oublier », a-t-il insisté, estimant qu'une guerre qui s'installe dans la durée changera « totalement le rapport du pouvoir à la gouvernance ».
Interrogé sur le risque d'instrumentalisation politique du terme « balkanisation », souvent brandi dès qu'une crise s'aggrave à l'Est, l'analyste a jugé la menace « réelle », en s'appuyant sur la durée inédite de l'occupation actuelle. Comparant la situation aux précédentes rébellions, le CNDP en 2008-2009, le M23 en 2012-2013, il souligne qu'aucune de ces insurrections n'avait tenu aussi longtemps : « Pour avoir une telle couverture d'occupation, il faut remonter à 1998 », a-t-il affirmé.
Selon lui, une occupation qui s'étend sur plusieurs années porte en elle un risque de changement démographique, de substitution de l'administration locale, chefferies coutumières, appareil judiciaire, et donc d'un ancrage durable de cette occupation de fait. « Le temps n'est pas en notre faveur », a-t-il conclu. « Ce n'est pas une rébellion comme en 2012-2013, qui se faisait dans un temps court. C'est une rébellion qui s'inscrit dans le temps long, et le temps long n'est pas favorable à Kinshasa. »