Quelques heures après les perquisitions menées en Belgique chez des proches du président Félix Tshisekedi, l'avocat à l'origine de la plainte se dit tenu par le secret de l'instruction. Mais il affirme détenir témoignages et documents, défend son indépendance face aux accusations de proximité avec Kigali et dénonce l'inaction de la justice congolaise.
La justice belge a mené ce mercredi 14 octobre des perquisitions à Bruxelles et dans les Brabants flamand et wallon, dans des résidences de proches familiaux du chef de l'État congolais. Selon le parquet fédéral, une instruction pour blanchiment a été ouverte à la suite de plaintes déposées en juillet 2025 par des organisations non gouvernementales. Me Bernard Maingain, l'un des avocats des plaignants, a accepté de répondre aux questions de Stanis Bujakera Tshiamala.
Comment avez-vous appris les perquisitions de ce mercredi ? Aviez-vous été informé en amont par le parquet fédéral ?
"Absolument pas. Ce n'est pas la règle en droit belge. Les autorités judiciaires agissent librement, sans obligation d'informer les avocats des plaignants ou de la défense. C'est une démarche décidée par le magistrat instructeur et mise à exécution par les services de police. Comme beaucoup d'habitants de Bruxelles, ce sont des personnes qui m'ont prévenu que des opérations étaient en cours. Il a fallu un certain temps avant d'avoir la confirmation qu'il s'agissait bien de perquisitions."
Pouvez-vous confirmer que ces perquisitions concernaient des membres de la famille Tshisekedi ?
"Je pense que cette information, je peux la confirmer."
Quels lieux ont été visés ?
"Je m'en tiens au communiqué du parquet fédéral, qui mentionne des résidences en Brabant wallon, en Brabant flamand et une résidence à Uccle. Je voudrais insister sur une chose très importante. Les faits que nous avons portés à l'attention du parquet fédéral en juillet 2025 constituent, pour les parties plaignantes, une affaire d'État qui touche des intérêts essentiels, et où la présomption d'innocence doit jouer. Comme avocat, je m'estime totalement lié par le secret professionnel. Je ne divulguerai rien sur les enquêtes de police, le travail du procureur ou l'instruction. Je peux en revanche vous dire deux choses. D'abord, j'ai une grande confiance dans les enquêteurs du parquet fédéral et dans le magistrat instructeur. Ce sont des personnes fortes, totalement indépendantes, qui ne feront aucune concession, ni à mes clients ni aux personnes visées. Ensuite, j'ai reçu énormément de confidences dans ce dossier, de nombreux citoyens et responsables congolais, surtout du Katanga, soucieux de participer comme lanceurs d'alerte à la manifestation de la vérité. Je leur dis : même si c'est un travail lent, restez confiants et n'hésitez pas. Nous avons mis en place des canaux pour transmettre documents et pièces."
Savez-vous si des documents, des avoirs ou des biens ont été saisis, ou si des personnes ont été entendues ?
"Je n'ai aucune déclaration à faire à ce sujet."
Que reprochez-vous aux neuf membres de la famille présidentielle ?
"La plainte est une dénonciation de faits, dans le respect de la présomption d'innocence. Ce que nous dénonçons, ce sont les opérations de pillage du Katanga, des circuits de prédation. Les travailleurs des entreprises minières, les cadres et les responsables de bonne foi qui vivent au Katanga souffrent énormément, sans parler de la population. Je l'ai dit en juillet 2025 : les villes du Katanga devraient être aussi belles que Dubaï ou Doha, tant ces provinces sont riches. Comment se fait-il que le peuple vive dans une telle pauvreté, que les règles écologiques élémentaires soient si peu respectées, que la prédation joue à tous les niveaux ? Quand j'entends ce que j'entends, je suis effrayé. Ces travailleurs, cette population ont aussi le droit d'être entendus par la justice."
Quels sites miniers du Haut-Katanga et du Lualaba sont au cœur de votre dénonciation ?
"Je n'en citerai aucun. Si des habitants de la région veulent parler, qu'ils parlent. Comme avocat, je tiens absolument à respecter le secret de l'instruction. Mais cette affaire est une affaire d'État."
Sur quelles preuves vous appuyez-vous : documents, témoignages, flux financiers ?
"Il faut distinguer les faits, les indices, puis ce qui apparaît comme éléments de preuve et qui sera produit à un moment donné à la justice. Ce que je peux vous dire, c'est que dans ce que des gens sont venus me confier dans le secret de mon cabinet, j'ai énormément de témoignages, des faits précis susceptibles d'être vérifiés, et des documents."
L'enquête a été ouverte du chef de blanchiment. Est-ce plus restreint que ce que vous dénonciez ?
"Je n'ai pas à me prononcer sur cela. La mise à l'instruction a été faite à l'initiative du parquet, qui a défini le cadre en application du Code de procédure pénale. Il existe des possibilités d'élargir la saisine, ainsi que des considérations d'opportunité des poursuites. N'allons pas trop vite. Laissons la justice faire son travail."
Pourquoi la Belgique ? Sur quelle base la justice belge est-elle compétente ?
"En discutant librement avec des amis des organisations syndicales et de la société civile, nous butions sur la question de la territorialité des faits incriminés. En avançant, je me suis rendu compte que beaucoup de personnes, et pas seulement des membres de la famille, sont de nationalité belge, ou cumulent parfois la nationalité congolaise et une autre nationalité, ce qui est surprenant mais réel. Dès lors qu'il s'agit de citoyens belges, nos juridictions ont une compétence internationale en matière de corruption, de torture, de détournement de deniers publics et de blanchiment."
Le président Tshisekedi n'est pas visé. Pourquoi, et pourrait-il l'être un jour ?
"Je ne dirai rien sur les personnes visées. Mais au fil des plaintes que nous avons déposées, je suis arrivé à une question : est-il possible que des comportements très graves soient commis en République démocratique du Congo sans que l'État soit au courant et ne les couvre ? Voilà la question majeure. J'en ai d'autres, mais aujourd'hui je me tais."
Votre collectif avait annoncé de possibles plaintes dans d'autres pays. Où en êtes-vous ?
"Nous avons énormément travaillé sur la plainte à la CPI, sur celle concernant les Banyamulenge, sur la plainte de Bruxelles. J'ai aussi beaucoup travaillé sur les faits liés à la CODECO en Ituri. Je vais vous dire une chose, quitte à déplaire à ceux qui tournent autour des dossiers délicats que je gère : je suis avocat jusqu'au bout des ongles. La seule chose qui compte, c'est le respect de la loi. Je défends mes clients, et dans ce dossier, j'irai jusqu'au bout. Je suis frappé par la réaction de la communauté du Katanga."
Des voix proches du pouvoir à Kinshasa vous présentent comme un avocat lié aux intérêts de Kigali. Que leur répondez-vous ?
"Je ne l'ai jamais nié : j'ai accepté des défenses à Kigali, et j'y ai obtenu un certain nombre de résultats. Mais je n'ai jamais fait de débat politique, ce n'est pas mon périmètre. Je suis un homme de justice. Quand j'ai dit à mes clients katangais que j'avais aussi défendu des intérêts au Rwanda, présenté comme l'ennemi de la RDC, ils m'ont répondu : on s'en fiche, si vous défendez bien nos intérêts, nous travaillons avec vous. Ce sont eux qui définissent mon mandat et apprécient le risque de conflit d'intérêts. Si j'avais un conflit d'intérêts objectif, je me retirerais. Mais un conflit armé dans l'Est ne crée pas de conflit d'intérêts sur l'exploitation minière illégale et le blanchiment."
Que répondez-vous à ceux qui y voient une instrumentalisation politique, dans le contexte de la guerre à l'Est et du débat constitutionnel ?
"Ça ne m'intéresse pas, ce n'est pas dans mon mandat. Pensez-vous franchement qu'un avocat doit s'occuper de ça ? On sait très bien ce qu'est le métier d'avocat."
Pourquoi la justice congolaise n'a-t-elle pas été saisie ?
"Nous avons saisi la justice congolaise sur tous les dossiers de l'Est, sur les discours de haine. Pas une seule poursuite. Pas une seule. Je l'ai saisie sur les massacres en Ituri, sur l'attitude de la MONUSCO en Ituri, sans la moindre réaction à mes plaintes et à mes appels au secours. Quand nous avons réfléchi au Katanga… Avez-vous une idée du nombre de gens qui ont peur dans ce dossier ?"
Vos clients au Katanga font-ils l'objet de pressions ou de menaces ?
"Quand vous discutez avec eux, ils regardent s'ils sont suivis, ils pensent l'être. Certains citoyens katangais ont fait l'objet de réquisitions. Donc oui, il y a des risques."
Quelles sont les prochaines étapes ?
"Je ne dirai rien, cela relève de l'instruction."
Si la justice belge allait jusqu'au procès, qu'attendez-vous concrètement ?
"C'est un dossier qui me dépasse. C'est celui d'une communauté humaine qui met en cause ce qui est, à ses yeux, une technique de gouvernance criminelle. Elle attend une dignité retrouvée à travers la justice. Elle attend que ce qui a été détourné soit restitué, non pas à des individus ou aux parties civiles, mais à la communauté entière. Elle attend que cela ne se reproduise plus. Ce qui me frappe, au Burundi, au Rwanda comme au Congo, c'est l'incroyable attente de justice et de bonne gouvernance. Dans cette histoire, je ne suis qu'un porteur qui essaie d'apporter quelque chose. Ce qui me meut, ce sont tous ces gens qui souffrent."
ITW réalisée par Stanis Bujakera Tshiamala