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Jean Kaseya (Africa CDC): « Les 700 millions que nous recherchons ne sont pas chez le gouvernement, mais chez les partenaires »

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Cinq mois après la déclaration de l'épidémie d'Ebola en RDC, le directeur général d'Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, accuse les partenaires de mise en œuvre de la riposte de ne pas rendre compte de plus de 700 millions de dollars. Mobilisation des fonds, circuits de financement, traçabilité, responsabilité du gouvernement : il répond aux questions de Stanis Bujakera Tshiamala.

Depuis la déclaration de l'épidémie, le 15 mai, combien d'argent a été mobilisé au total pour la riposte contre Ebola en RDC ?

"Il faut d'abord préciser ce qu'on appelle la mobilisation des ressources. Tout commence par un plan du gouvernement. À partir de ce plan, nous mobilisons les donateurs, qui prennent des engagements, ce qu'on appelle en anglais des pledges. La première fois, c'était le 16 juin, lors d'une réunion organisée par le président du Burundi, président en exercice de l'Union africaine, avec une vingtaine de chefs d'État africains et tous les partenaires extérieurs. Nous avons reçu au total 1,6 milliard de dollars d'engagements. Sur ce montant, 962 millions ont été décaissés, soit près de 58 %. Comme nous voulions davantage de ressources, nous avons organisé en septembre, sous le leadership du gouvernement américain, une réunion du G20, élargie à d'autres pays. La Première ministre de la RDC y a fait un grand plaidoyer. Cela a permis de passer de 1,6 milliard à 3,045 milliards de dollars."

Sur ce total, combien relève de simples promesses, et combien a été réellement décaissé ? Quels partenaires ont promis sans encore payer ?

"Les derniers engagements datent de septembre, donc les décaissements commencent à peine. Sur les engagements initiaux, 962,66 millions de dollars ont déjà été décaissés par 41 donateurs, en comptant l'Afrique comme une seule entité. Si l'on compte séparément les 20 pays africains contributeurs, on arrive à 69 donateurs. Pour ces 69 donateurs, nous savons où l'argent est parti et quels partenaires de mise en œuvre l'ont reçu. Ces partenaires devaient informer le gouvernement et s'aligner sur son plan. Malheureusement, le gouvernement ne connaît aujourd'hui que 228 millions de dollars apportés par certains partenaires. Sur ce montant, 127 millions auraient déjà été utilisés, et il reste une centaine de millions entre leurs mains. En résumé, nous recherchons l'écart entre 962 millions et 228 millions, soit plus de 700 millions de dollars. S'y ajoutent les 100 millions encore disponibles chez les partenaires, ce qui fait environ 800 millions. Ces fonds doivent normalement déjà exister. Viennent ensuite les nouvelles promesses : le gouvernement américain m'a indiqué qu'il était prêt à débloquer plus de 300 millions de dollars dans les deux semaines."

Quand vous dites que vous « recherchez » cet argent, cela veut dire quoi ?

"Cela veut dire que nous nous assurons que les partenaires qui ont reçu cet argent viennent s'asseoir avec le gouvernement pour dire : « J'ai reçu, par exemple, 100 millions de tel donateur, voici comment je compte les utiliser. » Le gouvernement peut alors réorienter ces fonds vers les zones qui n'ont pas de financement, ou l'encourager à poursuivre, et le partenaire lui fera rapport. Le partenaire qui refusera de donner l'information se verra retirer son accréditation par le gouvernement, et nous veillerons à ce qu'il ne travaille plus en RDC. Au niveau africain, je transmettrai son nom à tous les pays du continent, et il sera inscrit sur une liste noire africaine. C'est un grand risque que courent ces partenaires."

Ce n'est donc pas, pour le moment, un détournement ?

"Pour le moment, je considère que c'est une gestion floue. Je ne parle pas encore de détournement. C'est dans les prochains jours, quand nous aurons toutes les informations, que nous pourrons parler de détournement, le cas échéant."

Comment l'argent est-il réparti ? Qui décide de l'allocation entre le gouvernement, l'INSP, les agences des Nations unies, les ONG et Africa CDC, et selon quels critères ?

"Lorsqu'un gouvernement dispose de structures de gestion solides, éprouvées et validées au niveau international, les partenaires font un appui budgétaire commun : ils financent directement le budget du gouvernement, qui rend compte. Mais quand il existe encore des difficultés, et c'est un peu le cas de la RDC, chaque donateur passe par des partenaires avec qui il a toujours travaillé, dans le pays ou ailleurs. Prenons l'exemple des États-Unis. Ils travaillent depuis longtemps avec FHI, l'Organisation internationale pour les migrations ou l'UNICEF. Ces agences envoient des propositions au donateur, qui finance par exemple FHI pour la surveillance et l'UNICEF pour les activités communautaires. Le donateur pense que ces partenaires partageront ensuite l'information avec le gouvernement. Dans un environnement sain, le gouvernement se dirait : « Pour mon pilier surveillance, j'ai besoin de 400 millions. FHI a déjà reçu 100 millions des Américains, donc je cherche 300 millions, et voici ce que FHI va faire. » Malheureusement, cela ne s'est pas passé ainsi. C'est la dernière fois que cela se passe comme ça en Afrique. Nous allons désormais tout rendre public, et les partenaires ne se moqueront plus jamais de nous."

Concrètement, sur le terrain, qui gère l'argent ? Qui paie les soignants, les équipes de surveillance, les fournisseurs et la logistique ? Par quels circuits ?

"D'abord, les fonctionnaires de l'État, médecins, infirmiers et autres, dépendent du gouvernement. Nous avons été très clairs : les partenaires ne peuvent pas payer le salaire des fonctionnaires. C'est la responsabilité de l'État. Il y a ensuite les relais communautaires, des agents reconnus et budgétisés, qui peuvent être pris en charge par les donateurs. Viennent aussi les activités programmatiques, comme la surveillance, le laboratoire et la supervision, que se répartissent le gouvernement et les partenaires. Enfin, il y a les opérations, comme le transport de grandes quantités de médicaments et de vaccins, assurées par divers acteurs. C'est donc une répartition multiple des responsabilités, sous le leadership du gouvernement dans le pays et d'Africa CDC au niveau africain."

Vous affirmez que plus de 700 millions de dollars n'ont pas été retracés sur les 962 millions décaissés. Comment en est-on arrivé là ? Où situez-vous les désordres ?

"Sur les 962 millions, plus de 462 millions viennent des États-Unis. C'est déjà une bonne proportion. Le gouvernement américain m'a promis cette semaine la liste de chaque partenaire ayant reçu chaque dollar américain, ce qui va déjà nous soulager. Un autre donateur a décaissé 100 millions, et nous savons où cet argent est allé. Pour certaines structures, comme Virunga, qui travaille dans l'est du pays, nous savons aussi où se trouve l'argent. Nous suivons ainsi chaque partenaire. Et croyez-moi, pour la première fois en Afrique, nous allons publier un rapport indiquant où est parti chaque montant."

Cet argent manque-t-il réellement, ou les partenaires n'ont-ils simplement pas encore justifié leurs dépenses ? Parlez-vous de détournement ou d'un défaut de transparence ?

"Ces partenaires ont été habitués à ne pas déclarer ce qu'ils recevaient. Je ne parle donc pas encore de détournement, mais d'un défaut de transparence. Certains partenaires ont compris et ont commencé à venir donner des informations. Laissez le processus se poursuivre : nos équipes vont s'asseoir avec tous les partenaires en RDC. Nous aurons les informations du gouvernement américain, de l'Union européenne et de tous les autres bailleurs. Nous pourrons alors vous dire exactement ce qu'il en est."

Qu'entendez-vous exactement par traçabilité ? Comment suit-on un dollar, du bailleur jusqu'au soignant ou au malade ? Ce mécanisme existe-t-il ou reste-t-il à construire ?

"Nous l'avons construit. Lorsque les donateurs prennent des engagements, nous les enregistrons dans un programme. Par exemple : les États-Unis se sont engagés à hauteur de 462 millions. Nous leur demandons combien ils ont décaissé, et nous l'enregistrons. Puis quels partenaires en ont bénéficié : nous avons la liste. Ensuite, nous organisons un dialogue entre Africa CDC, le gouvernement et les partenaires. Le partenaire nous dit : « J'ai reçu tant de tel donateur, j'en ai utilisé tant. » Nous lui demandons dans quelles rubriques. Avez-vous recruté du personnel ? Montrez-nous ce personnel sur le terrain. Avez-vous construit des centres de traitement ? Montrez-nous ces centres. Avez-vous organisé des formations ? Dites-nous où. Avez-vous distribué de la nourriture ou de l'eau ? Dites-nous quels Congolais en ont bénéficié. Voilà le mécanisme qui nous permettra de retracer chaque dollar."

Quelle est la responsabilité du gouvernement ?

" Notre travail, en tant qu'Africa CDC, est d'appuyer le gouvernement pour élaborer des plans solides, mobiliser des fonds, d'où les réunions que nous organisons avec les partenaires, et savoir ce qui a réellement été décaissé. Nous apportons aussi un appui technique sur le terrain, avec des experts en laboratoire, en économie et dans d'autres domaines. Mais c'est au gouvernement de coordonner l'ensemble. Je crois que le gouvernement a une part importante de responsabilité."

Peut-on dire que le gouvernement a failli à ses responsabilités ?

"Vous savez, un tel mécanisme n'a jamais existé, ni en RDC ni ailleurs dans le monde. Les partenaires se sont comportés comme des petits rois. C'est maintenant que nous le mettons en place. Le gouvernement non plus n'était pas habitué à ce mécanisme. Il faut donc lui accorder un peu de compréhension : il apprend aussi à gérer ces opérations majeures. Un collègue qui a passé 26 ans aux Nations unies, à de hautes responsabilités, nous disait au début : « Laissez tomber, vous n'aurez jamais l'information. » La dernière fois que je l'ai vu, il m'a dit : « Continuez ce que vous faites, je ne pensais pas que vous obtiendriez ces informations. » Les mentalités changent, en RDC et partout en Afrique, car ce que nous faisons aujourd'hui en RDC, nous le partageons avec tout le monde."

En un mot, c'est aux partenaires de justifier ces 700 millions, et non au gouvernement ?

" En un mot, les 700 millions de dollars que nous recherchons ne se trouvent pas chez le gouvernement. Ils se trouvent chez les partenaires de mise en œuvre."

La RDC a connu une quinzaine d'épidémies d'Ebola, et les questions sur l'argent reviennent à chaque fois. Que faut-il changer pour que la prochaine riposte ne connaisse pas les mêmes dérives ?

"C'est une question importante. Une épidémie, c'est d'abord la préparation. Le gouvernement doit prévoir dans son budget des fonds pour que des laboratoires existent partout, que le personnel soit formé partout et que la surveillance soit assurée partout. Une maladie peut apparaître, mais si elle est détectée rapidement, elle ne deviendra pas une épidémie de grande ampleur comme celle que nous vivons. La première mission du gouvernement est donc de financer lui-même la préparation. La deuxième leçon, c'est qu'en cas d'épidémie, le gouvernement doit d'abord engager les ressources internes du pays. Il aura alors la possibilité de contrôler ce que donnent les partenaires. Sans cela, il n'y a pas de transparence."

Quel message adressez-vous aux Congolais des zones touchées, qui voient passer des centaines de millions de dollars mais disent n'en voir que peu de traces sur le terrain ?

"Je veux dire aux Congolais touchés que je ne suis pas seulement le directeur général d'Africa CDC : je suis Congolais. Avec les efforts que nous avons fournis avec le gouvernement et tous les donateurs mobilisés, je ne peux pas accepter qu'il y ait encore des médecins et des infirmiers sans matériel de protection. Je ne peux pas accepter que, dans les zones touchées, les gens ne puissent pas aller à l'hôpital parce que les soignants sont en grève, ni qu'on ne puisse pas leur donner des soins appropriés. D'après les indicateurs que j'ai vus, la mortalité maternelle a augmenté de plus de 75 % dans certaines zones touchées par Ebola, et la vaccination a baissé de plus de 38 %, sans parler de beaucoup d'autres indicateurs. Mais j'ai un grand message d'espoir. D'abord, le président de la République est très engagé : il suit au quotidien ce que nous faisons, et je parle très régulièrement avec lui. Ensuite, nous mobilisons tous les moyens, y compris la recherche sur les vaccins et les médicaments. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est que la population nous fasse confiance et adhère aux messages qui lui sont adressés. Nous allons nous battre pour trouver tous les moyens d'arrêter cette épidémie."

Interview réalisée par Stanis Bujakera Tshiamala