L'ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo (BCC) a affirmé, mardi 6 octobre, être à l'origine des cartes de crédit mises à la disposition de hauts responsables de l'État pour leurs missions à l'étranger. Un dispositif épinglé en 2021 par l'Inspection générale des finances.
Cinq ans après l'affaire, Jean-Claude Masangu Mulongo sort du silence. Invité du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, l'ancien patron de la BCC (1997-2013) a assumé la paternité de ces cartes bancaires. « Les cartes de crédit ont été instaurées par moi-même », a-t-il déclaré d'emblée.
Un outil pour les missions urgentes
Selon lui, le système répondait à un problème concret. Le chef de l'État, le ministre des Affaires étrangères ou les ambassadeurs itinérants partaient parfois en mission « sans même de l'argent de mission ». Pour y remédier, la BCC a mis en place des cartes émises « au nom de la Banque centrale du Congo et non pas au nom du gouvernement ».
Pourquoi la Banque centrale, et non l'exécutif ? L'ancien gouverneur invoque d'abord les déplacements décidés à la dernière minute, une pratique qui, selon lui, « arrive même aujourd'hui ». Il avance ensuite un argument de confiance : « C'est la Banque centrale du Congo qui avait la crédibilité. Point barre. »
Des règles strictes, selon Masangu
L'ancien gouverneur décrit un usage encadré, comparable à des frais de mission. Les cartes servaient à payer le transport (billet d'avion, taxi, location de véhicule), le logement et la restauration. « Ce n'est pas pour acheter des cravates, des chemises », a-t-il insisté. Selon lui, tout achat de ce type entraînait le retrait immédiat de la carte.
Chaque carte avait un plafond mensuel, fixé selon le titulaire. Il donne l'exemple d'une limite de 15 000 $. Le titulaire pouvait dépenser jusqu'à ce montant et devait « se débrouiller » en cas de dépassement.
Sur le financement, Jean-Claude Masangu est sans ambiguïté : « Nous avions l'autorisation de débiter le compte du Trésor. Donc la banque ne faisait que l'intermédiation. »
Le dispositif aurait démarré vers 2002. Il était en tout cas en vigueur en 2003, sous la transition dite « 1+4 », lorsque les quatre vice-présidents et leurs collaborateurs en disposaient. Le président de la République et le ministre des Finances avaient aussi la leur. L'ancien gouverneur affirme que les bénéficiaires étaient peu nombreux : ceux qui voyageaient le plus souvent, comme les ambassadeurs itinérants et les ministres des Affaires étrangères et de la Coopération internationale. Il n'a pas su chiffrer le nombre de cartes émises sous son mandat.
À la fin des fonctions d'un titulaire, la carte était, selon lui, « bloquée, retirée, coupée ». Il assure avoir laissé ce système en l'état à son départ en 2013, tout en reconnaissant qu'« après moi, effectivement, il y a eu des cartes qui n'ont pas été remises ».
Interrogé sur la désactivation des cartes à la demande de l'IGF, il s'est montré évasif : « Je ne sais pas ce que l'IGF a fait. Ils ont mené leurs enquêtes. » Selon lui, cette question doit être posée à l'IGF.
Contexte : l'alerte de l'IGF en 2021
L'affaire avait éclaté en juin 2021, révélée par Jeune Afrique. Dans une lettre du 24 mai 2021 au ministre des Finances Nicolas Kazadi, l'inspecteur général des finances Jules Alingete Key signalait l'existence de cartes de crédit directement liées au compte du Trésor. Ces cartes étaient émises par la Rawbank.
L'IGF avait relevé des paiements d'environ 174 millions de francs congolais imputés à un compte d'attente de la BCC au nom de l'État. Faute de relevé détaillé fourni par la BCC, elle soupçonnait aussi que des cadres de la banque centrale aient pu en bénéficier. Jugeant le dispositif contraire aux règles sur les dépenses publiques, elle en demandait l'annulation.
Le 31 mai 2021, le ministre avait instruit le gouverneur de la BCC, Déogratias Mutombo, d'annuler ces cartes. La Rawbank en avait ensuite désactivé une trentaine, dont plusieurs déjà expirées. La liste consultée par Jeune Afrique comptait 32 noms : d'anciens ministres du gouvernement Ilunga Ilunkamba et plusieurs proches de Joseph Kabila. Parmi eux, le général François Olenga, qui aurait détenu une carte de 2011 à 2019.
Deux versions s'étaient alors opposées. Kikaya Bin Karubi, ancien conseiller diplomatique de Joseph Kabila, avait justifié l'usage de sa carte par des dépenses urgentes pour la République et affirmé qu'elle avait été désactivée en 2019. L'ex-ministre des Finances José Sele Yalaghuli soutenait, lui, que ces cartes, de 20 000 à 40 000 dollars par mois, étaient prépayées par la BCC et « ne sont pas liées au compte général du Trésor ».