Invité mardi du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, Carly Nzanzu Kasivita, vice-président de la commission Défense et sécurité de l'Assemblée nationale, a livré une analyse détaillée et critique sur la pertinence du maintien de l'état de siège au Nord-Kivu, plus de cinq ans après son instauration.
Un régime qui restreint les libertés individuelles
Interrogé sur l'indicateur qui permettrait de juger du succès ou de l'échec de l'état de siège, l'élu a d'abord rappelé les attentes initiales : « Nous aurions souhaité que les rapports soient rapides, que la paix revienne et que toutes les libertés individuelles des personnes soient rétablies. » Il a insisté sur le coût du dispositif au-delà du seul champ politique : « Le régime d'état de siège restreint beaucoup de choses. Il n'y a pas que le pouvoir politique qui est mis à mal, il y a aussi des droits individuels qui sont mis à difficulté. »
Décentralisation et démocratie mises à l'épreuve
Sur la question du gel prolongé de la démocratie locale, Carly Nzanzu Kasivita a inscrit sa réponse dans la fragilité institutionnelle du pays : « Nous avons une jeune démocratie. Nous aspirons à consolider la décentralisation. Si on doit mettre en parallèle les objectifs de la démocratie et de la décentralisation, je ne souhaiterais pas qu'on ait des régimes d'exception si on veut vraiment consolider la décentralisation. »
Concernant la gestion des recettes provinciales sous administration militaire, il a été catégorique sur l'absence de contrôle : « Évidemment, parce qu'il n'y a pas de contrôle. Pour respecter la gouvernance locale, il faut aussi se soumettre au contrôle. Mais qui contrôle les exécutifs militaires ? »
Un facteur régional sous-estimé
Interrogé sur la coïncidence troublante entre un régime censé renforcer la sécurité et la chute de Goma, l'ancien gouverneur a renvoyé à la complexité du diagnostic sécuritaire : « Dans le diagnostic de la problématique sécuritaire à l'Est, il faut considérer plusieurs facteurs. Je crois que la dimension régionale n'a pas été prise en compte dans tout ce qui se passe aujourd'hui. »
Sur le risque que l'état de siège, renouvelé mois après mois par ordonnance, devienne une routine plutôt qu'une réponse stratégique, il assume une position de principe : « Pour des problèmes structurels, il faut des réponses structurelles. Je suis de ceux qui pensent qu'on peut trouver des solutions à la sécurité du pays autrement que dans un régime d'exception. »
« Renforcer les dispositifs militaires » plutôt que maintenir l'état de siège
Interrogé sur l'alternative entre levée, maintien ou réforme du dispositif, Carly Nzanzu Kasivita a d'abord questionné la faisabilité d'une réforme : « Comment on va le réformer ? Parce que quand on dit l'article 85, soit on est en état d'exception, soit on n'est pas dedans. » Il a relayé le sentiment populaire recueilli sur le terrain, notamment lors d'une visite à Beni et Butembo aux côtés du président de l'Assemblée nationale : « Le souhait de la population est de recouvrer leur liberté. Ils n'ont pas cessé de crier : levez l'état de siège ! »
Sur l'argument qu'il opposerait au président Tshisekedi pour justifier une levée du dispositif, sa réponse a été sans ambiguïté : « L'état de siège ne sert à rien. La dimension défensive de notre armée, c'était juste une coordination voulue pour recentrer les stratégies autour de la thématique sécuritaire. Mais la réponse au défi que nous avons à l'Est reste aussi essentiellement militaire. Si l'armée est renforcée et soutenue, je crois que ce dispositif pourrait permettre de trouver des solutions. »
Une exception qui ne doit pas devenir la norme
Sur l'hypothèse d'un maintien justifié de l'état de siège, il a mis en garde contre l'installation dans la durée : « Si on maintient, il ne faut pas rester dans la routine, il faut renforcer les actions. La philosophie de l'état de siège devrait être ponctuelle. On ne devrait pas donner l'impression que c'est devenu le mode de gouvernance en République démocratique du Congo. »
Enfin, sur la possibilité d'un retour à une gouvernance civile dans le contexte sécuritaire actuel, l'ancien gouverneur a établi une comparaison frappante avec le Sud-Kivu : « Il est indéniable qu'il faut des actions militaires, mais pour que l'armée puisse agir, il ne s'agirait pas nécessairement d'un état de siège. Si on doit faire une comparaison, la province du Sud-Kivu est autant attaquée, dans la même situation que le Nord-Kivu, mais son gouverneur civil continue à travailler. »