You are using an outdated browser. For a faster, safer browsing experience, upgrade for free today.
Catégorie

Kimpa vita : Au-delà des frontières coloniales, une mémoire historique qui nous appartient aussi (une tribune de Me Alfred Dibandi NZONDOMYO)

Photo d'illustration

À la suite de la résolution adoptée le 6 novembre 2026 par l’Assemblée nationale, élevant notamment Kimpa Vita, aux côtés d’autres grandes figures de notre histoire, au rang de héroïne nationale, un débat particulièrement nourri s'est engagé dans l'espace public et au sein de notre institution parlementaire.

Les interrogations soulevées portent essentiellement sur son appartenance historique, son ancrage géographique et la légitimité de la République démocratique du Congo à inscrire son nom dans le panthéon de ses héros nationaux.

Je voudrais, à mon tour, apporter ma modeste contribution à ces échanges, en partant d'une conviction : l'histoire de l'Afrique ne saurait être enfermée dans les frontières géographiques et administratives que la colonisation a dessinées au XIXe siècle.

La question de Kimpa Vita mérite, à mon sens, d'être abordée avec davantage de profondeur historique, de hauteur philosophique et de discernement juridique.

I. REPLACER KIMPA VITA DANS SON VÉRITABLE ESPACE HISTORIQUE : LE ROYAUME KONGO

Kimpa Vita, également connue sous le nom de Dona Béatrice, n'est pas simplement une femme qui aurait vécu sur le territoire de l'actuelle Angola. Elle est une figure majeure de l'histoire du Royaume Kongo, une entité politique et civilisationnelle qui, à son apogée, s'étendait sur des territoires correspondant aujourd'hui à plusieurs États, notamment l'Angola, la République démocratique du Congo et la République du Congo.

Mbanza-Kongo, où elle a vécu et où elle fut exécutée, aujourd'hui située en Angola, était le centre politique et symbolique d'un royaume dont les ramifications historiques et territoriales dépassaient largement les frontières actuelles.

Il importe donc de ne pas commettre une erreur de perspective historique : confondre la géographie politique contemporaine avec la réalité territoriale et civilisationnelle d'une époque antérieure.

En d'autres termes, le fait que Kimpa Vita ait vécu dans un espace qui relève aujourd'hui de la souveraineté angolaise ne suffit pas à établir que son héritage historique serait exclusivement angolais. Ce serait faire abstraction de la profondeur et de l'étendue du Royaume Kongo.

II. SON COMBAT DÉPASSE LA QUESTION DE SON LIEU DE NAISSANCE OU DE DÉCÈS

Kimpa Vita intervient dans un contexte de fragmentation politique, de guerres fratricides, de domination portugaise et de déstabilisation du Royaume Kongo.

Son mouvement ne fut pas une simple manifestation religieuse. Il portait une ambition de restauration de l'unité du royaume, de réappropriation spirituelle et culturelle et de rassemblement d'un peuple profondément éprouvé par les divisions internes et les influences extérieures.

Elle a osé remettre en question les rapports de domination, réhabiliter les références culturelles kongolaises dans l'expression du christianisme et appeler à la restauration d'une communauté politique déchirée.

Son engagement comportait ainsi une dimension religieuse, mais également politique, culturelle et identitaire.

Son supplice, le 2 juillet 1706, ne saurait effacer la portée historique de son engagement. Bien au contraire, son martyre a contribué à faire d'elle une figure de résistance spirituelle et culturelle dont l'influence a traversé les siècles.

Il serait certes anachronique de lui attribuer exactement le programme du nationalisme anticolonial contemporain. Mais il serait tout aussi réducteur de ne voir dans son parcours qu'une dissidence religieuse. Sa résistance doit être comprise dans les catégories politiques, spirituelles et culturelles de son temps.

III. LES FRONTIÈRES COLONIALES NE DOIVENT PAS DEVENIR DES INSTRUMENTS D'AMNÉSIE HISTORIQUE

L'État indépendant du Congo, l'Angola contemporain et les autres États de la région sont des constructions politiques postérieures à l'existence de Kimpa Vita.

La géographie politique de l'Afrique centrale était alors structurée par des royaumes, des chefferies, des alliances et des espaces de souveraineté dont les délimitations ne correspondaient nullement aux frontières contemporaines.

Il faut également rappeler que l'Association internationale du Congo, constituée au XIXe siècle dans le processus qui a précédé la reconnaissance de l'État indépendant du Congo, relève d'une autre séquence historique. Elle ne doit pas être confondue avec le Royaume Kongo, bien antérieur.

Cette distinction est importante, car notre lecture de l'histoire ne doit pas partir exclusivement de la naissance des États modernes. Elle doit également tenir compte des peuples, des royaumes, des systèmes de pouvoir et des communautés qui ont précédé leur constitution.

Autrement dit, nous ne pouvons pas demander à une personnalité du XVIIIe siècle de satisfaire aux critères géographiques et administratifs d'un État qui n'existait pas encore.

La relativité historique des frontières nous impose donc une certaine prudence intellectuelle. Les frontières contemporaines organisent les souverainetés des États, mais elles ne sauraient réécrire rétroactivement l'histoire des civilisations.

IV. REVENDIQUER KIMPA VITA NE SIGNIFIE PAS DÉPOSSÉDER LES AUTRES HÉRITIERS DU ROYAUME KONGO

L'Angola peut légitimement se reconnaître dans Kimpa Vita. La République du Congo également. La République démocratique du Congo a tout autant de raisons historiques et culturelles de se réclamer de son héritage.

Il ne s'agit pas d'une compétition mémorielle entre États, encore moins d'une confiscation de l'histoire des autres. Il s'agit de reconnaître qu'une personnalité historique peut appartenir au patrimoine partagé de plusieurs nations contemporaines.

L'héritage d'une civilisation ne se divise pas nécessairement au rythme de la fragmentation politique de son ancien territoire.

À cet égard, je trouve particulièrement réductrice toute approche qui voudrait opposer systématiquement l'appartenance historique de Kimpa Vita au Royaume Kongo à son inscription dans notre mémoire nationale.

La RDC n'a pas besoin de nier l'ancrage angolais de Mbanza-Kongo pour reconnaître la dimension congolaise de l'héritage de Kimpa Vita. Les deux réalités ne sont nullement contradictoires.

V. LA DIMENSION JURIDIQUE : DISTINGUER L'HÉRITAGE HISTORIQUE ET LE STATUT DE HÉROS NATIONAL

Il convient néanmoins de distinguer deux questions qui, dans le débat actuel, tendent parfois à se confondre.

La première est celle de l'appartenance de Kimpa Vita à notre patrimoine historique et civilisationnel. Sur ce point, son inscription dans l'histoire du Royaume Kongo constitue un fondement sérieux de la revendication mémorielle de la RDC.

La seconde est celle des critères juridiques permettant de conférer à une personnalité le statut de héros national.

Cette dernière question appelle une lecture rigoureuse de la loi n° 25/058 du 23 décembre 2025 relative à l'Ordre national des Héros nationaux, notamment de ses dispositions relatives à l'initiative et aux conditions d'élévation.

La distinction soulevée dans ce débat entre le statut de héros national et l'admission dans un ordre national mérite également d'être examinée avec attention. Il ne faudrait pas confondre la reconnaissance d'une personnalité dans la mémoire officielle de la Nation avec l'attribution d'une distinction honorifique.

Cela étant, la question juridique ne saurait être tranchée par la seule invocation des frontières contemporaines. Elle doit être appréciée à la lumière des dispositions légales applicables, de leur portée et de la finalité de la reconnaissance nationale.

VI. KIMPA VITA : UNE FIGURE DE LA SOUVERAINETÉ SPIRITUELLE ET DE LA RÉSISTANCE CULTURELLE

Au-delà des considérations historiques et juridiques, Kimpa Vita incarne une question philosophique fondamentale : celle de la capacité d'un peuple à préserver sa conscience, son identité et sa liberté de représentation face aux systèmes de domination.

Elle nous rappelle que la résistance ne commence pas toujours avec les armes. Elle peut commencer par la conscience, la parole, la culture et le refus de l'aliénation.

Dans son époque, elle a porté une vision de restauration d'un royaume fragmenté, en s'appuyant sur une réappropriation spirituelle et culturelle. Son parcours nous invite ainsi à réfléchir sur les formes multiples que peut prendre la résistance d'un peuple : politique, religieuse, intellectuelle et civilisationnelle.

C'est précisément cette dimension qui justifie que son parcours soit étudié, transmis et inscrit dans notre mémoire collective.

Notre pays gagnerait d'ailleurs à encourager davantage les travaux historiques et scientifiques sur les grandes figures de notre passé, afin que les décisions relatives à notre patrimoine national reposent sur une connaissance approfondie de notre histoire.

EN CONCLUSION

Je considère que la discussion autour de Kimpa Vita ne devrait pas se réduire à une querelle de nationalité posthume ou à une opposition artificielle entre Kinshasa et Luanda.

Elle devrait plutôt nous conduire à approfondir notre connaissance de l'histoire du Royaume Kongo et à mieux comprendre les continuités civilisationnelles qui relient nos peuples.

Kimpa Vita appartient à l'histoire du Royaume Kongo. Cette histoire est aussi une composante fondamentale de notre patrimoine historique et civilisationnel.

La République démocratique du Congo est donc fondée à revendiquer sa mémoire, sans prétendre en déposséder les autres héritiers de cette civilisation.

Il serait paradoxal que des frontières héritées de la colonisation deviennent aujourd'hui les instruments par lesquels nous renonçons à une partie de notre propre profondeur historique.

Les frontières peuvent partager les territoires, mais elles ne peuvent pas privatiser les civilisations.

On ne peut pas laisser les frontières héritées de la colonisation devenir les frontières de notre mémoire.

Kimpa Vita n'appartient pas exclusivement à un État contemporain. Elle appartient à une histoire, à une civilisation et à une mémoire dont plusieurs peuples africains sont les héritiers.

Et la RDC, en tant qu'héritière d'une partie de cette histoire, a toute légitimité à lui réserver une place dans son panthéon mémoriel.


Dans la même catégorie