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Aujourd'hui, on vous propose cette tribune d'Yvon Edoumou de MALABO:  Arts&Culture (www.themalabogroup.com /  @MALABOarts)

Pour la seconde édition d’une des dernières nées de la scène artistique africaine, la Douala Art Fair qui ouvre ces portes ce vendredi 31 mai, 14 artistes de la République Démocratique du Congo ont été retenus pour y participer. En ajoutant le talentueux artiste invité, Steve Bandoma, c’est une armée de 15 Congolais, en majorité âgés de moins de 40 ans, qui vont, via photos, peintures et autres créations, rappeler au monde entier que la RDC demeure un berceau de créativité et de génie artistique.  Ils représenteront le pays de Papa Wemba, Alfred Liyolo, et Bodys Isez Kingelez, à Bessenguè, quartier animé de Douala, où se tiendra l’évènement jusqu’au 2 juin 2019.

A Kinshasa, cet évènement - la sélection d’autant d’artistes - passera évidemment inaperçu. Il y a longtemps que l’art n’apparaît plus sur les radars des gouvernements successifs ; Le Congolais lambda, stressé par une crise économique qui n’a que trop duré, n’a que faire des belles toiles. Les artistes aussi ressentent la crise : certains ne seront qu’à Douala via leurs œuvres.

De Dakar à Addis-Ababa, de Marrakech à Johannesburg en passant par Lagos, Kinshasa est, selon le critère, à l’image de nombreuses villes africaines : point de galerie d’art ; des écoles d’art en déphasage avec l’évolution actuelle ; des initiatives privées qui poussent ça et là ; l’omniprésence des centres culturels occidentaux ; un marché local inexistant ou embryonnaire ; une poignée de jeunes talents qui font un buzz à internationale.

Une grande nation, un grand peuple, c’est d’abord la culture, les arts, l’histoire commune, cet imaginaire partagé, ce « soft power » qu’Américains, Brésiliens, Nigérians, par exemple, ont réussi à imposer à travers leurs séries télévisées et leur musique. La musique demeure le principal emblème de la culture congolaise.

Au-delà de la musique, il y a toute une génération qui fait ou fera la fierté du pays de Lumumba : Le sculpteur Freddy Tsimba, les peintres JP Mika et Eddy Kamangua ; le photographe multidisciplinaire Sami Baloji tient la barre alors que, côté femme, la relève est assurée par les photographes Anastasie Langu, Ley Uwera et Esther Nsapu. Côté initiative privée, l’artiste Vitshois Mwilambwe a ouvert un incubateur, Kinshasa Art Studio, et le Festival du Rire de Kinshasa, organisé par Ados Ndombasi, continue son petit bout de chemin.

Au-delà de ces exemples, quelle est la politique culturelle de la République Démocratique du Congo aujourd’hui ? Quelle stratégie artistique sur le moyen et long terme ?

Selon l’UNESCO, le pays s’est doté en 2013 d’une Déclaration de Politique Culturelle.C’est un premier pas peut-on dire ! Mais cette déclaration doit accoucher d’une politique approuvée qui se traduira via une stratégie opérationnelle d’actions et de mesures précises en phase avec l’écosystème national et international actuel.

Une stratégie culturelle devrait prévoir, entres autres, la modernisation de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, l’Institut National des Arts et tous ces lieux d’apprentissage, tant à Kinshasa que dans les autres provinces ; la restauration de tous les musées nationaux ; la participation aux grandes rencontres artistiques et culturelles internationales telles que la Biennale de Venise; des mesures réciproques entre Etats pour faciliter la circulation des artistes - pour les artistes se rendant à Douala, chacun devra débourser $195 pour le visa camerounais ! ; l’application effective du Protocole additionnel de Florence sur l’importation des biens culturels, protocole auquel le pays a adhéré ; l’accompagnement des entreprises et acteurs opérant dans les divers domaines. Pour la nouvelle gouvernance qui s’annonce, la finalisation du nouveau musée national et l’inscription de la rumba congolaise au patrimoine mondial de l’UNESCO seraient salutaires.

A titre  d’exemple : en 2017, le gouvernement avait payé pour la participation d’une délégation congolaise aux Jeux de la Francophonie, tenus à Abidjan. L’Etat fait ce qu’il peut. L’Etat peut faire plus. Les défis sont nombreux, les artistes et opérateurs culturels n’attendent pas un miracle. Ils souhaitent simplement que les autorités démultiplient leurs engagements pour permettre aux artistes de se valoriser.

15 artistes !! Si on considère que la Foire de Douala équivaut à des jeux olympiques artistiques, pourquoi l’Etat n’aiderait pas ces artistes à voyager, pourquoi ne soutiendrait-il pas leurs frais de participation, comme il le fait pour les « vrais » Jeux Olympiques ? L’Etat la fait pour Abidjan, il peut le faire pour Douala et d’autres. De nombreux artistes, faute de moyens, ne seront pas physiquement à Douala.

De même que le pays a une politique pour le secteur minier, pour lutter contre les maladies, pour lutter contre la pauvreté, pour promouvoir l’entrepreneuriat, l’Etat congolais doit investir dans son industrie culturelle car le « soft power » et le « hard power » vont de pair. Et aussi parce que l’art et la culture sont bien plus éternels que les diamants et l’or.