Comment un ancien chef de l'État, qui a dirigé la RDC de 2001 à 2019 et siège comme sénateur à vie, en vient-il à prendre la tête d'un mouvement armé ? Invités mardi 13 octobre du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, les analystes Patrick Mbeko et Christian Moleka ont livré deux lectures différentes du basculement de Joseph Kabila, l'un insistant sur les contraintes imposées à l'ancien président, l'autre sur l'échec du compromis politique né en 2018.
Pour Patrick Mbeko, Joseph Kabila a choisi cette voie « compte tenu des contraintes qu'on lui a imposées ». Se revendiquant d'une « analyse froide », il répond à ceux qui estiment qu'un ancien chef de l'État ne devrait pas agir ainsi que la situation actuelle est la résultante des décisions prises à son encontre. « Je ne l'approuve pas, mais je la comprends », a-t-il résumé.
L'analyste a surtout invité les Congolais à regarder en face leur relation avec Kigali. Selon lui, depuis 1996, les hommes politiques congolais ont appris à « se laisser instrumentaliser » par le Rwanda tout en cherchant eux-mêmes à l'instrumentaliser au gré de leurs intérêts. Il cite l'AFDL de Laurent-Désiré Kabila, puis le RCD, le CNDP et le M23. Il rappelle aussi qu'après son arrivée au pouvoir en 2019, Félix Tshisekedi s'était lui-même rapproché de Paul Kagame avant la rupture. Depuis, observe-t-il, quiconque se rapproche de Kigali est accusé de connivence avec l'ennemi, alors que le positionnement vis-à-vis du Rwanda a toujours varié selon les intérêts des uns et des autres.
Christian Moleka conteste cette lecture. Il doute fort que les acteurs politiques congolais parviennent à instrumentaliser le Rwanda et met en garde contre « le piège de la naïveté ». Kigali poursuit, selon lui, un agenda clair depuis plus de trente ans, que les Congolais peinent à comprendre en croyant trouver un allié pour leurs combats internes. Cette quête d'appuis extérieurs pour déstabiliser « l'ennemi intérieur » n'a pas commencé avec Joseph Kabila, rappelle-t-il, citant les gendarmes katangais soutenus depuis l'Angola ou la rébellion de Laurent-Désiré Kabila. Mais dans ce jeu, conclut-il, « le Congolais est toujours perdant », car il se retrouve au service d'un agenda extérieur.
Pour expliquer la décision de l'ancien président, Christian Moleka remonte à 2018. Il décrit depuis lors une « guerre larvée » entre un président sortant qui voulait « garder la main » et un président entrant qui n'avait pas encore « l'impérium du pouvoir ». Ce rapport de force a éclaté en 2021 avec la fin de la majorité FCC, avant d'atteindre aujourd'hui son « paroxysme ». L'analyste parle d'un « effet Frankenstein » : un faiseur de roi qui se donne pour mission de défaire ce qu'il a créé, face à un roi qui a échappé à son contrôle et pris la mainmise sur le système.
Pour Christian Moleka, la crise actuelle traduit l'échec du modèle d'alternance de 2018, un accord politique conclu « contre la volonté du peuple » et fondé sur deux majorités opposées. Ce qui se joue aujourd'hui pourrait marquer « la fin de la parenthèse » ouverte cette année-là. Selon lui, le pays a atteint un point de non-retour où la cohabitation entre les deux camps n'est plus possible, ce qui pose la question de la capacité des acteurs politiques à garantir la stabilité, d'ici 2028 ou au-delà.