En République démocratique du Congo (RDC), un nouveau mouvement politico-militaire dénommé Front pour la refondation de la nation (FRN) a vu le jour lundi 12 octobre 2026, à Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu. Ce mouvement est désormais présidé par Joseph Kabila Kabange, ancien président de la République. Il est secondé par Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa, tous deux nommés vice-présidents
Selon la composition annoncée, Emmanuel Sultani Makenga conserve ses fonctions de chef d’état-major général de la branche armée, avec rang de vice-président. Freddy Kaniki occupe le poste de secrétaire général, tandis que Benjamin Mbonimpa, chargé des négociations de l’AFC/M23 dans le cadre du processus de paix de Doha, devient secrétaire général adjoint. Enfin, Désiré Rukomera est nommé secrétaire permanent du Collège des fondateurs.
L’annonce de la création du FRN soulève toutefois d’importantes questions quant à la continuité du processus de paix de Doha entre le gouvernement de la République démocratique du Congo et l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23), notamment en ce qui concerne l’identité et la qualité de représentation de la partie non gouvernementale aux négociations.
Ces interrogations sont soulevées par Roger-Claude Liwanga, professeur à la faculté de droit de l’Université Emory, professeur associé au département de justice criminelle de l’Albany State University et co-initiateur du Baromètre des Accords de paix en Afrique. Dans une réaction consultée par ACTUALITE.CD ce mardi 13 octobre, ce chercheur relève que le paragraphe 11 de la déclaration politique annonçant la création du FRN désignerait ce dernier comme le successeur de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et proclamerait la dissolution de cette organisation.
Toutefois, souligne-t-il, cette disposition ne précise pas expressément le statut du Mouvement du 23 mars (M23), alors que l’Accord-cadre de Doha du 15 novembre 2025 et les instruments connexes désignent l’AFC/M23 comme la partie non gouvernementale aux négociations. Pour Roger-Claude Liwanga, cette omission soulève une question fondamentale : à quelles conditions le FRN entend-il reprendre la position et les engagements de l’AFC/M23 dans le cadre du processus de paix de Doha ? D’où son appel à une clarification urgente du statut du nouveau mouvement
« La priorité immédiate consiste donc à déterminer qui représente la partie non gouvernementale au processus de Doha, qui est habilité à engager ses structures politiques et militaires, et qui est responsable de la mise en œuvre des engagements déjà souscrits. Une clarification rapide de ces questions permettrait aux parties et aux facilitateurs de gérer l’émergence du FRN tout en préservant la continuité du processus de paix et les acquis obtenus à ce jour », a-t-il dit.
Des interrogations sur la succession de l’AFC/M23
Le professeur Liwanga estime également que la nomination de responsables du M23 à des fonctions importantes au sein du FRN ne suffit pas, à elle seule, à établir que cette nouvelle structure a succédé à l’AFC/M23 dans l’ensemble de ses prérogatives de représentation aux négociations, de ses droits, de ses obligations et de ses responsabilités en matière de mise en œuvre des engagements souscrits.
Si ces nominations peuvent témoigner d’une continuité organisationnelle ou de l’intégration des dirigeants du M23 dans la nouvelle structure, elles ne permettent pas, à elles seules, de déterminer avec certitude l’étendue des pouvoirs de représentation du FRN dans le processus de Doha.
Selon le chercheur, cette question nécessite des éclaircissements sur la composition organisationnelle du FRN, les pouvoirs de ses dirigeants, les relations entre le nouveau mouvement et les structures politiques et militaires du M23, ainsi que les positions des différentes parties concernées par le processus de paix.
Le Qatar appelé à obtenir des clarifications
Afin de préserver la continuité des engagements pris dans le cadre du processus de Doha, Roger-Claude Liwanga estime que le Qatar, en sa qualité de facilitateur, devrait solliciter d’urgence des clarifications écrites auprès du FRN, des dirigeants dûment habilités du M23 et du gouvernement congolais. Ces clarifications devraient porter sur le statut du FRN, sa capacité à représenter la partie non gouvernementale aux négociations, ainsi que sa volonté et sa capacité à assumer les engagements existants
« Afin de préserver la continuité de la mise en œuvre des engagements de Doha, le Qatar, en sa qualité de facilitateur du processus, devrait solliciter d’urgence des clarifications écrites auprès du FRN, des dirigeants dûment habilités du M23 et du Gouvernement de la RDC concernant le statut du FRN, sa capacité à représenter la partie non gouvernementale, ainsi que sa volonté et sa capacité d’assumer les engagements existants. L’Union africaine et les autres parties prenantes concernées, notamment les États-Unis et la Suisse, pourraient soutenir cette démarche dans le cadre de leurs rôles respectifs », a-t-il recommandé.
Un instrument écrit pour garantir la continuité des engagements
Par ailleurs, le co-initiateur du Baromètre des Accords de paix en Afrique estime que, si les parties concernées reconnaissent le FRN comme assurant la continuité de l’AFC/M23 ou comme son successeur, cette reconnaissance devrait être formalisée au moyen d’un instrument écrit confirmant la continuité des engagements.
Selon lui, cet instrument devrait préciser le statut de l’Accord-cadre de Doha et des protocoles déjà conclus, leur maintien en vigueur, le traitement des négociations en cours, l’identité des personnes habilitées à représenter et à engager la partie non gouvernementale, ainsi que les responsabilités relatives au respect du cessez-le-feu, à son suivi et à la mise en œuvre des engagements.
« Dans l’attente de ces clarifications, les parties et les facilitateurs devraient continuer à s’appuyer sur le cadre de Doha existant et ses mécanismes de mise en œuvre comme fondement de leurs échanges, sans présumer ni que le FRN a automatiquement succédé à l’AFC/M23 dans l’intégralité de son statut, ni que le changement organisationnel a mis fin aux engagements existants », a-t-il soutenu.
En cas de désaccord sur la continuité ou la représentation, Roger-Claude Liwanga recommande aux parties d’envisager un instrument complémentaire ou tout autre arrangement convenu d’un commun accord. Cet instrument, dit-il, devrait préciser expressément le statut du FRN et les modalités de prise en charge des engagements déjà souscrits dans le cadre du processus de paix de Doha. Un tel arrangement permettrait, selon lui, de préserver les obligations existantes dans la mesure convenue par les parties concernées et d’éviter toute incertitude quant au respect du cessez-le-feu et à la poursuite de sa mise en œuvre.
La création de ce nouveau mouvement politico-militaire fait suite au dernier discours de Joseph Kabila dans lequel il avait dénoncé la mauvaise gouvernance et le bilan catastrophique du pays sous Félix Tshisekedi, qui lui a succédé à la tête de la RDC en janvier 2019. Joseph Kabila avait annoncé la publication dans les prochains jours, d’une série d’actions visant à mettre fin selon lui, à la tyrannie du régime de Félix Tshisekedi.
La création de ce nouveau mouvement s’inscrit dans le contexte des révélations du Groupe d’experts de l’ONU. Le Groupe d’experts des Nations unies sur la République démocratique du Congo était une nouvelle fois revenu sur les liens entre l’ancien président de la RDC, Joseph Kabila Kabange et la rébellion de l’AFC/M23, soutenue par le Rwanda. Dans son rapport adressé au président du Conseil de sécurité, dont un exemplaire était parvenu à la rédaction de ACTUALITE.CD mercredi 1er juillet 2026, le document précisait que la position de l’AFC/M23 a été façonnée par son association publique de plus en plus étroite avec l’ancien chef de l’État congolais. Selon ce rapport, un remaniement de l’AFC/M23 était envisagé, avec un changement de nom et Joseph Kabila pressenti pour jouer un rôle de premier plan.
Clément MUAMBA