Alors que le taux de pauvreté se situe à 69 % et que celui du chômage des jeunes dépasse 40 % en République démocratique du Congo, d’après le dernier rapport de la Banque mondiale, vivre relève d’un véritable défi en dehors de la fonction publique.
À Kinshasa particulièrement, plusieurs jeunes, détenteurs de diplômes du secondaire et de l’université, se livrent à des activités informelles, parfois peu valorisantes, pour parvenir à joindre les deux bouts dans une ville où les opportunités d’emploi sont rarement rendues publiques.
Au rond-point Kintambo Magasin, dans la commune de Kintambo, le soleil est accablant et la circulation relativement fluide. Assis sur des chaises en plastique, parasols en main, dans un environnement relativement propre, des nettoyeurs et cireurs de chaussures sont alignés le long de la chaussée, en attente des passants aux chaussures salies par la poussière persistante de la saison sèche.
Le premier que nous avons rencontré se prénomme Michael. Coiffé de dreadlocks, il transpire sous son parasol noir. Âgé de 20 ans et diplômé, cet habitant du quartier Camp Luka, dans la commune de Ngaliema, nettoie les chaussures depuis six mois, faute d’emploi.
« Je suis D6 (diplômé d’État, Ndlr). J’ai tellement traîné à la maison sans emploi que j’ai décidé de faire ce travail pour être en mesure de me trouver moi-même à manger et des vêtements », confie-t-il à ACTUALITE.CD.
Michael, qui espère toujours décrocher un emploi qu’il juge plus digne de lui, affirme que nettoyer les chaussures en pleine rue ne correspond pas à ce qu’il aurait souhaité faire. Pour exercer cette activité, il a quotidiennement besoin de deux boîtes de cirage, noire et pâle, de brosses ainsi que d’une quantité d’un liquide qu’il appelle « Tshokaris ». Ses recettes journalières oscillent entre 15 000 et 20 000 francs congolais, « si le major de la police ne nous chasse pas ».
« Comme je n’ai rien à faire pour le moment, je me contente d’abord de ça », ajoute Michael.
Gebeti, 20 ans comme Michael, en est à son premier mois à Kintambo Magasin. Confronté à la dureté de la vie, ses frères du quartier l’ont emmené avec eux afin qu’ils puissent se débrouiller ensemble. Au-delà de la pénibilité du travail, Gebeti relate les difficultés auxquelles ils sont confrontés avec certains éléments de la police, qui les pourchassent et saccagent parfois leurs outils de travail.
« Nous faisons régulièrement face aux menaces des policiers, qui nous chassent, cassent nos chaises et jettent nos outils de travail. Ils surgissent à n’importe quel moment pour nous rappeler qu’on ne doit pas travailler ici », explique-t-il.
Gebeti affirme par ailleurs que le peu qu’il gagne en nettoyant les chaussures lui permet tant bien que mal de s’acheter de la lotion, des habits et de couvrir ses besoins primaires. Grâce à cette activité, poursuit-il, « je ne peux pas me livrer au vol et à toutes les pratiques illicites », dit-il en lingala.
« J’ai interrompu l’école en sixième année secondaire par manque de moyens. Mon souhait est que l’État nous trouve un emploi qui nous valorise afin qu’on abandonne ce job ici », plaide Gebeti.
Jonathan a 21 ans et compte une année d’expérience dans le cirage et le nettoyage des chaussures. Grâce à cette activité, il se félicite notamment de pouvoir contribuer à la scolarité de son jeune frère, actuellement en terminale.
« Mon jeune frère va faire son examen d’État l’année prochaine. J’ai acheté des cahiers, un uniforme et toutes les fournitures scolaires. Même quand il est renvoyé en raison des frais scolaires, c’est toujours moi qui envoie le peu que je gagne », relate-t-il.
Visiblement satisfait de ce qu’il fait, Jonathan peut encaisser jusqu’à 30 000 FC par jour lorsque la chance lui sourit. Comme les autres, son principal obstacle reste le major de la police et le Service national, dans le cadre de la task force présidentielle chargée de l’assainissement de la ville de Kinshasa.
« Ils ne nous exigent rien. Ils veulent juste la propreté de la place. C’est pourquoi, avant de commencer nos activités, nous tâchons de balayer d’abord et même de mouiller la surface afin de ne pas être dérangés », indique-t-il.
À Kinshasa, le chômage pousse de nombreux jeunes vers des activités informelles que les autorités peinent à encadrer. Plusieurs autres jeunes, voire des parents, se tournent notamment vers le transport à moto. D’autres encore sont devenus laveurs de véhicules et de motos, une activité qu’ils exercent aux abords des chaussées.
Dans son programme de campagne électorale en 2023, le président de la République, Félix Tshisekedi, avait promis la création de 6,4 millions de nouveaux emplois sur cinq ans. Les données disponibles font état de plus d’un million d’emplois créés entre 2022 et 2024, selon une enquête provisoire, tandis que le ministre de l’Emploi a annoncé 1,8 million d’emplois rémunérés enregistrés en 2025. Une enquête administrative couvrant la période 2019-2025 était encore en cours de validation fin septembre 2026.
Samyr LUKOMBO